• Activités et bureaux : le grand Pari(s) de la vie active
    par AZC Architectes

    Comment répondre à l'évolution d'un secteur en constant renouvellement tout en étant en accord avec les enjeux de développement des métropoles de notre époque ? AZC Architectes expose sa vision de ce sujet.

    La mondialisation des économies nationales, qui adoptent les mêmes principes de production, se reflète dans une modélisation urbaine à l’identique des villes mondiales. Les territoires de Paris, Montréal, Bruxelles, Sydney ou Tokyo subissent les mêmes phénomènes d’étalement, de déconcentrations ou de polarisations urbaines.

    Dans la région parisienne, l’ensemble de l’organisation métropolitaine reflète l’organisation des marchés immobiliers de bureaux, tant les enjeux financiers qu’ils représentent, sont déterminants. Le phénomène est largement expliqué par l’économiste et sociologue Saskia Sassen, dans ‘Global City’.

    Aujourd’hui, Paris est la région française dans laquelle la "condition métropolitaine" ouvre largement le champ de possibles dans l’architecture d’activités. Avec des rénovations d’immeubles anonymes ou iconiques, des constructions nouvelles sur des ilots et de friches, Paris renforce ses polarités dans des quartiers comme la Défense et poursuit activement son étalement vers les périphéries, en suivant le trend.

    La Ville soutient aussi la construction de bureaux et locaux d’activités à tarification avantageuse, destinés à faciliter la création de jeunes entreprises : des hôtels d’entreprises, pépinières, ateliers.

    D’autres acteurs publics, plus traditionnels, se lancent également dans la création de bâtiments d’activités d’un nouveau type : fablabs, centres d’innovations... Les campus universitaires et les centres de recherche ayant des terrains souhaitent aujourd’hui ouvrir leurs activités scientifiques, expérimentales, aux nouvelles économies plus dynamiques et inclusives. 

    Une architecture évolutive

    A l’époque d’une culture dynamique, l’espace doit être conçu pour l’évolution et le changement.

    L’évolutivité des bâtiments est pour nous, une préoccupation récurrente. Soumise au changement de propriétaire, à l’évolution des normes ou tout simplement à une envie de renouvellement, chaque construction doit, idéalement, être capable de jouer de nouveaux rôles chaque fois que nécessaire.

    La structure comme garantie de la cohérence

    Le plus souvent, la structure est une façon de considérer les bâtiments dans leur capacité d’évolution. L’analyse précise des structures et des diagrammes de fonctionnement permettent de décider finement de la transformation de chacun. La structure est un moyen d’ordonnancement qui peut garantir la cohérence tout au long de la vie d’un bâtiment.

    Transformation

    En milieu urbain, la transformation est plus que jamais un sujet fondamental qui permet de recycler et revaloriser du patrimoine existant par une mise aux normes générale des constructions. Paris compte beaucoup de bâtiments construits pendant les cycles de croissance des années 1970 jusqu’à 2000, ayant le potentiel d’être transformés en espaces qualitatifs et économiquement très rentables. L'idée n'est pas de fabriquer des coquilles neutres prêtes à être «remplies», mais de concevoir des espaces qui pourraient libérer des utilisations.

  • Association l’Entorse
    par Julien Carrel

    Julien Carrel, président de l'association l'Entorse explique le processus à l'origine de la collaboration avec AZC dans le cadre de la proposition Water Invaders.

    Water Invaders à la piscine Roger Salengro.

    Avec Hermann Lugan, nous avons cofondé l’association l’Entorse en 2006 à Lille, avec l’objectif de construire des passerelles entre monde de l’art et monde du sport, deux domaines dont les usages et les publics sont encore trop souvent cloisonnés. À travers son festival biennal, l’Entorse réunit près de 30 000 personnes dans une quarantaine de communes partenaires en métropole lilloise et en région Nord-Pas-de-Calais, autour d’expositions, de spectacles et de projets participatifs consacrés aux sports et à leurs imaginaires.

    AZC nous a proposé Water Invaders fin 2012 dans le cadre de notre appel à projets, pour l’édition 2014 de notre festival.

    La proposition s’accompagnait de plusieurs scénarios d’implantation possibles, dans des espaces naturels aquatiques de la métropole lilloise ou dans la piscine Salengro de Bruay-la- Buissière, l’une des plus belles piscines découvertes Art déco encore en activité en France. Ces différents scénarios s’inscrivaient avec cohérence et dans une certaine pertinence vis-à-vis des stratégies des collectivités locales pour la valorisation patrimoniale ou de loisir de ce type d’espaces aquatiques.

    La pièce Water Invaders nous séduit car, à l’instar du projet de l’Entorse, consistant à rassembler publics sportifs et artistiques, elle réunit des qualités et des fonctions apparemment contradictoires, ou tout du moins disjointes : l’efficacité visuelle et l’usage ludico-sportif, la monumentalité et la simplicité, la familiarité des références– les Space Invaders, le trampoline – et l’originalité de leur traitement.

    Cette pièce nous rappelle combien les espaces aquatiques naturels ou les piscines sont des terrains de jeu féconds et inspirants en matière d’esthétique relationnelle et participative pour le design, les arts plastiques et l’architecture d’aujourd’hui.

    Parmi bien d’autres, on peut songer aux variations sur voiles d’Optimist par Daniel Buren et Pauline Fondevila, la performance de construction et de navigation d’un bateau en papier géant par Franck Bölter ou l’installation Les Thermes du collectif l’Amicale de Production. Peut-être est-ce parce que les jeux et les sports aquatiques sont, dès l’enfance, des expériences de vie particulièrement joyeuses et intenses, produisant des images et des émotions puissantes?

    Mobilisant à la fois la nostalgie d’un jeu vidéo mythique et la joie enfantine de rebondir sur un trampoline pour se jeter à l’eau, Water Invaders est une sorte de madeleine de Proust en maillot de bain.

    Nous gardons comme perspective de rassembler bientôt à Lille et dans sa région les partenaires prêts à se jeter à l‘eau, pour réunir les conditions de la production et de la mise en œuvre de cette installation.

  • Concevoir une ville attractive pour les habitants
    par AZC Architectes

    Avec les enjeux de notre époque AZC Architectes tente de concevoir une ville qui reste attractive pour ses habitants.

    Le projet politique du Grand Paris a comme effet la densification urbaine des communes en Île-de-France.

    Nouveaux logements, locaux d’activités, équipements et transports publics viendront réorganiser le territoire épars qui est aujourd’hui formé des maisons individuelles, des petites industries et des friches. Les enjeux urbains sont énormes pour proposer un urbanisme doux, agréable, bienveillant dans lequel habitants et nature vont se partager le territoire du Grand Paris. On sait que la maison individuelle est un modèle qui ne pourra plus répondre à la nécessité de densifier, mais, faut-il d’ores et déjà affirmer cette rupture de densité, sans tenir compte du contexte ? La densification en douceur est une solution qui vise à réinventer et mixer des typologies de transition puisant leur ADN dans les tissus existants - pavillons, industries, grands ensembles des années ’70. Si la densification doit nous faire accepter de ne plus vivre dans des maisons individuelles avec des jardins privatifs, nous pouvons en revanche tout à fait prétendre vivre dans la grande ville en invitant la nature à prendre une place importante dans le milieu urbain.

    Cela revient à libérer des espaces au sol, créer des jardins, des lieux de rencontre, de culture, de respiration, pour que la densité devienne acceptable pour tous les habitants. C’est dans cet esprit que nous entendons concevoir des projets dont la qualité commence par la ville, le quartier.

    Les proportions domestiques du bâti et des jardins sont essentielles pour la perception et le vécu de la ville. Une implantation réfléchie des formes architecturales aura un grand impact sur la qualité des espaces urbains et sur l’appréhension de la densité. Le positionnement et l’échelle des immeubles doit inciter à partager les espaces urbains autrement. Une organisation des îlots en plots bâtis et jardins, qui respectent les distances et les échelles, permet d’identifier les espaces, avec chacun son caractère, son affectation, son usage.

    Un nouveau regard est nécessaire pour concevoir d’abord des habitations et non pas des barres et tours anonymes. Au milieu des jardins, ils seront donnés à lire comme des assemblages cohérents qui rendent la cohabitation plaisante. Des villages de grandes villas, dans lesquels l’unité de largeur de chaque logement est perceptible. Cette largeur, qui rappelle celle de l’habitation historique des pavillons, correspond aujourd’hui à la trame constructive et peut être révélée dans l’architecture des bâtiments. A la fois par de légers décalages en plan et par une variété dans les épannelages qui s’opèrent sur ce rythme. Les immeubles villas peuvent contenir toute une richesse d’unités et exprimer autant de façons d’habiter, sous la forme de logements qui partagent des circulations communes ou bien de petits duplex individuels, accessibles directement depuis les jardins. La plupart de nouveaux programmes d’habitation organisent la mixité sociale sur un même site, ce qui est une bonne chose. Pour que la cohabitation entre les seniors, les étudiants, les logements sociaux et ceux en accession, ait des chances de réussir, il faut trouver la juste mesure entre intimité et partage des espaces communs.

    La distribution des unités d’habitation, dans les ensembles bâtis est un acte qui requiert équité et équilibre. Chacun aspire à une bonne orientation, une vue qualitative vers les extérieurs, même dans les conditions d’une habitation plus dense. Le travail fin consiste à préserver l'intimité de chaque logement. Pour que la cohabitation soit bien vécue, il est important de laisser à tous la possibilité, s’ils le souhaitent, d’être chez eux et de ne pas se mélanger. Tout ce qui précède prend du sens lorsque, chaque unité, chaque logement, sans exception aura été conçu de façon à assurer le fonctionnement le plus simple et de garantir la plus grande qualité des espaces qui le composent. A partir du T3, tous les logements sont traversants ou double orientés, ce qui implique un plus grand nombre de cages d’escaliers. Pour les communs, les halls, les escaliers et les espaces devant les ascenseurs sont tous éclairés naturellement.

    Les espaces de jour et de nuit sont clairement définis et chacun a son espace extérieur privatif avec des dimensions permettant un réel usage. A l’intérieur, les pièces ont toutes des dimensions qui permettent de pouvoir les meubler, des formes simples, un apport de lumière naturelle généreux, une cuisine avec fenêtre, sans pour autant imposer la façade entièrement vitrée pour tous. L’architecture et le choix de matériaux sont intimement liés aux usages et à l’usure. Ainsi, des assemblages durables et d’entretien facile sont placés là où ils sont directement accessibles par l’habitant, là où il y a une usure : les espaces communs, l’intérieur des balcons, les châssis vitrés, les stores, les garde-corps, les rez-de-chaussée de façades. Ailleurs, aux endroits inaccessibles, l’accent est mis sur un vieillissement de qualité, une belle patine.

    Réconcilier les habitants avec la nature en créant des liens forts entre l’habitation et le paysage qui l’entoure, contribue à l’attractivité de la ville dense. L’organisation du site est primordiale pour la préservation d’un bon ensoleillement, la lutte contre les îlots de chaleur, le stockage et la récupération des eaux, la protection de la biodiversité. Les distances entre les immeubles, les pourcentages d'espace en pleine terre dus au stationnement, l’aménagement de passages en minéral ont un impact sur la qualité de la vie dans la ville dense. La présence massive de la nature encourage les interactions entre voisins. Certains espaces extérieurs recevront des fonctions plus précises. Des grandes clairières sont des espaces de biodiversité, les jardins privatifs sont des extensions extérieures des logements, les passages permettent à chacun de cheminer à travers l'îlot et de se rendre à son logement. Enfin, les espaces désignés au partage sont aménagés avec des terrains de jeux, les lieux de repas des terrains de pétanque.

  • De l’aménagement à la réparation et à l’activation
    par Jean-Pierre Charbonneau

    Jean-Pierre Charbonneau, urbaniste, consultant en politiques urbaines et culturelles, expose ici un large regard sur l'évolution de nos villes et la place de l'humain dans les politiques urbaines.

    Et si, comme en économie, d’autres politiques urbaines étaient possibles ?

    L’on a, depuis plusieurs décennies, en partie réparé les villes. Sans naturellement en finir car jamais une cité ne s’achève, et avec parfois peu de succès comme dans les grands ensembles, tant le sujet est complexe et renvoie à des thèmes qui dépassent l’urbain. On a réparé, face à la désindustrialisation, à l’obsolescence de l’habitat, à la prééminence de la voiture, les blessures écologiques… en sachant qu’en même temps nous avons peut-être continué ailleurs à dégrader.

    Pourtant, un mouvement commence à apparaître, qui mobilise les capacités intellectuelles sur des thèmes et des pratiques nouvelles : transformer le fonctionnement sans aménagement, privilégier les attentes sociales dans leur complexité plutôt que des solutions prémâchées et technocratiques, conserver ce que l’on peut et éviter de faire table rase...

    Se libérant des prérequis, il aborde comme un élément du contexte les données nouvelles liées à la diminution des budgets, à la demande sociale, à la nécessaire évolutivité. Le fait économique, loin d’être un handicap, devient même un atout qui oblige à aller à l’essentiel. La situation devient un vecteur d’innovation, un support de création et d’enrichissement du projet, d’appel à l’intelligence. Elle oblige à regarder les pratiques, les usages, invite à prendre les expériences extérieures au sérieux, à tenir compte de l’humanité des lieux, même si l’on peine encore à tirer les enseignements des initiatives spontanées, encore plus à coller au mouvement réel de la société.

    Après la réparation, serions-nous alors dans le temps de l’activation ?

    En effet, ces nouvelles pratiques, mobilisant les acteurs et les initiatives locales, ajoutent souvent au dynamisme d’un territoire.

    Elles incitent à mettre au cœur du sujet non la technique, les matériaux, l’argent, mais l’individu et la société urbaine.

    Elles étendent les possibles grâce à l’innovation, tandis que les approches créatives entre projets et appropriation permettent de créer une urbanité plus vive, plus active, plus mouvante, plus réactive aussi, à l’image de la société urbaine.

    Ainsi en est-il du parti pris par les architectes d’AZC. Face à un contexte qui a évolué, ils proposent des solutions qui dans leur forme, leur usage, leur économie, leur temporalité sont nouvelles.

    Prenons l’exemple de leur proposition de pont sur la Seine, le Bouncing Bridge. Gonflable, facile à déplacer, il permet de traverser le fleuve mais offre également une expérience urbaine singulière.

    En effet, il fait découvrir Paris autrement et crée une sorte de trampoline inattendu en plein cœur de la capitale. Ce projet, à première vue utopique, est en fait réaliste et réalisable. Les architectes ont utilisé leur intelligence et leur savoir non pour répéter des solutions conventionnelles parfois inadaptées et insatisfaisantes, mais pour inventer des solutions contemporaines. Ils ne sont plus dans une reproduction statique de la ville et des formes du XIXe siècle, dans la répétition d’une culture d’avant, mais bien dans la construction de réponses de notre temps.

    Est-ce la modernité ? Cette proposition serait-elle un premier pas qui ferait date, comme l’ont fait Paris Plage en son temps ou les aménagements évolutifs de la rive gauche du même fleuve?

    Il existe naturellement sur le sujet de la ville des réflexions, des intelligences multiples et solides, des qualités créatives fortes construites depuis plusieurs décennies. Mais elles sont encore trop utilisées dans les méthodes d’avant et pas assez dans les méthodes d’avenir.

    Par exemple, nous vivons encore sur l’idéologie des grands projets. Ils ont construit des savoirs que les grands commis de l’État et des collectivités se sont peu à peu appropriés.

    Ils ont convaincu le personnel politique local, qui en a fait un marqueur de sa capacité à entreprendre, d’ailleurs souvent en contradiction avec les administrés, qui n’en demandent pas tant. Ils donnent l’illusion de maîtriser le temps, les coûts, le projet…

    Or, entre la décision et l’achèvement, on en prend souvent pour vingt ans, et il est courant que les collectivités remettent la main à la poche pour combler les déficits. Entre-temps, le contexte économique, social et urbain, les acteurs, le monde ont changé.

    Ces grandes opérations concentrent les budgets, les moyens humains et l‘attention. Il est courant qu’au sein du périmètre du grand projet un soin excessif soit accordé aux espaces publics, au mobilier, au confort, et que de l’autre côté du trait fictif qui en marque la limite les trottoirs soient défoncés, les luminaires hors d’âge.

    Cette approche par territoires limités siphonne la capacité des collectivités et répond plus à l’idéologie du développement qu’à la recherche de bien-être urbain.

    D’autres politiques urbaines sont possibles. Elles doivent s’appuyer sur le savoir accumulé mais l’utiliser autrement, ne pas s’enfermer dans des règles peu à peu accumulées et qui ont ossifié la capacité d’évolution quand le monde, lui, change. Il faut ouvrir les esprits et les méthodes, envisager d’autres perspectives.

    Quelques illustrations. Sur le thème du logement, nous avons déjà dit l’intérêt que présentent certains habitats informels des périphéries de villes d’Amérique latine. Ils répondent aux attentes de leurs constructeurs, en termes d’usages ou de coût, et acceptent aisément les évolutions de la cellule familiale. Ils fabriquent certes des rues au début peu amènes mais qui peuvent sans difficulté évoluer vers l’urbanité. La collectivité a alors la seule tâche de les relier par les transports et les réseaux, d’agir sur l’éducation, l’action sociale, la sécurité…

    Pour notre part, nous nous efforçons « d’éponger » depuis quarante ans les erreurs liées aux grands ensembles planifiés dans les années 1960. En même temps, nous fabriquons du logement souvent trop cher, trop loin, qui banalise les territoires et ne répond pas vraiment aux attentes des acheteurs ou des locataires, quand il ne laisse pas sur le carreau un nombre croissant de personnes.

    L’espace public fut longtemps laissé pour compte, envahi, maltraité, en dehors des préoccupations des édiles et des administrations. Il fait aujourd’hui l’objet de toutes les attentions, à tel point qu’on en oublie son rôle, qui est d’accueillir partout les usages des habitants et les fonctions de la ville. Alors on aménage richement de nouveaux sites, avec une débauche de matériaux, de mobiliers, de végétaux, comme si la même recette s’appliquait partout.

    La sophistication, la profusion « plombent » même les budgets, empêchant d’agir sur des lieux ou des sujets plus essentiels. On fabrique trop d’espaces publics, trop riches, souvent vides – car n’est pas place de la République qui veut.

    Alors dans certaines villes, l’on expérimente et réalise des projets plus simples, moins chers, collant aux attentes et aux fonctions. Ils transforment ce qui doit l’être, mais l’aménagement n’est qu’un levier adapté à chaque fois.

    Car l’objectif est le dynamisme du site et son appropriation. De ce fait, on sollicite plus l’intelligence, l’approche sensible, la créativité au service de la vie du lieu plutôt que l’on n’applique des recettes faisant peu de cas des contextes, des singularités locales.

    Concernant les transports, on promeut les trams à tour de bras. On leur a même trouvé la vertue de qualifier les espaces publics : en serait-on incapable sans cette opportunité ?

    Nous avons moins d’argent, alors pourquoi ne pas utiliser des véhicules sur roues, des bus dans des sites protégés ?

    Certains affirment qu’ils seraient moins performants. À Bogotá peut-être, cité de 7 millions d’habitants, mais dans nos villes moyennes ! Et pourquoi ne pas investir dans les vélos – les habitants de Copenhague font un déplacement sur trois à vélo ? La marche est gratuite, efficace, le covoiturage se développe…

    Bien des systèmes sont imaginables si on y réfléchit et se donne les moyens de les mettre en œuvre, si on conçoit une stratégie qui libère des lobbies et accompagne le changement.

    Des pistes de réflexion ou d’action sont engagées. Certaines sont des tentatives plus ou moins maladroites ou naïves qui, par exemple, idéalisent le « travail avec les habitants », les jardins potagers en ville ou l’art dans la rue : de bonnes intentions souvent en dehors de la réalité, de l’échelle de la ville, de son mouvement, de sa vie réelle. D’autres mènent une vraie réflexion pour aborder la multiplicité des logiques à l’œuvre et pour en tirer des propositions adaptées, évolutives et qui fonctionnent. En témoignent certains travaux d’étudiants dans les écoles d’architecture ou d’urbanisme, les résultats de concours d’idées ou certaines actions de transformations d’usages.

    Ils montrent souvent une véritable approche de la réalité des modes de vie, de prise en compte sensible des situations, y compris économiques ou écologiques. Mais la réalité de l’action urbaine n’a toujours rien à voir, que la perte en ligne est considérable, que la manière de produire de la ville n’a pas encore réussi à évoluer. L’équation est simple pourtant, elle est même mathématique : doit-on mettre l’argent, l’énergie dans la pérennisation d’un mode de fabrication conventionnel ou doit-on investir dans la réflexion, l’intelligence, la matière grise appliquée à l’urbain ?

    Poursuivant le raisonnement, doit-on financer le dur, l’aménagement, ou activer la vitalité de la société locale et favoriser la créativité, l’ouverture, l’expression du dynamisme des acteurs culturels, associatifs, sportifs, etc. ?

  • Exemple d’un projet social et médical
    par Margot Guislain

    Conversation autour de la réalisation de la résidence Monconseil dans la ZAC du même nom à Tours. Cet entretient à été réalisé par Margot Guislain, journaliste d’architecture, avec les personnes impliquées dans la conception et la construction de la Maison de Retraite Monconseil à Tours.

    Arlette Bosch, Adjointe au maire de Tours chargée des personnes âgées et de la solidarité, Vice-présidente du centre communal d’action sociale.

    Denis Guihomat, Directeur du centre communal d’action sociale

    Luc Mahaut, Directeur des maisons de retraite Les Trois Rivières et Monconseil

    Stéphane Roy, entreprise Plee Constructions - gros œuvre

    Stéphane Garnier, entreprise Soriba - béton architectonique

    Irina Cristea et Grégoire Zundel, AZC - Architectes

    Margot Guislain

    L’architecture répond avant tout à une commande, c’est-à-dire à un besoin concret. Soumise à l’impératif de la durabilité, elle doit être au service des usagers afin de prendre en compte leur confort et bien-être. Travailler sur des projets dans le domaine médical - hôpital psychiatrique pour enfants, maison de retraite, unité mère bébé, clinique de rééducation et soins de suite, foyer d’accueil médicalisé - demande à aborder chaque projet avec le pragmatisme nécessaire.

    Programme, site et budget sont trois règles d’or qui imposent leur force, leurs nécessités incontournables, mais qui, à les prendre avec patience et créativité, sont l’occasion de donner au maître d’ouvrage et aux usagers du bâtiment un « je ne sais quoi » en plus qui fait tout.

    En premier lieu, s’immerger dans le programme pour en comprendre tous les rouages, puis, lui donner une valeur ajoutée en permettant d’autres usages, grâce au travail des détails. Le site dicte ses lois mais, en échange, peut être modelé, magnifié. Et le budget, combien important, qui apprivoise le projet mais qui, par des choix architecturaux radicaux, lui apporte relief et identité. Avec ces trois paramètres comme guides, il est clair plus que jamais, que le héros de l’aventure n’est pas l’architecte mais le projet lui-même.

    Pour partager cette expérience et éclairer les projets, AZC a invité différents intervenants – maître d’ouvrage, utilisateurs, entreprises à donner leur point de vue sur la réalisation d’équipements médicaux dans lesquels, ensemble, ils se sont impliqués.

    Programme

    D’où vient la décision de construire la maison de retraite Monconseil ?

    AB : Les besoins en matière d’accueil des personnes âgées dépendantes et des personnes souffrant de la maladie d’Alzheimer étaient criants. D’où la décision de notre conseil d’administration de se lancer immédiatement dans l’aventure d’une quatrième maison de retraite répondant à ces deux attentes, nous avons décidé de conserver la maîtrise d’ouvrage pour la construction de ce quatrième établissement. Dès le départ, nous avons voulu que cette maison de retraite soit exemplaire. Nous avons mis en place des groupes de travail comportant des administrateurs et des membres du personnel du CCAS : infirmiers, aides-soignants, agents sociaux, cuisiniers, psychologues, ambulanciers… Chaque membre du personnel a fait savoir ce qu’il souhaitait : nous voulions comprendre à quoi pouvait ressembler une « maison de retraite idéale ». Nous avons réussi à introduire des éléments de programme originaux tout en rentrant dans l’enveloppe budgétaire que nous nous étions fixée pour que des personnes à revenus modestes puissent séjourner à Monconseil.

    Quel est le grand défi relevé par cette réalisation ?

    AB : Il ne s’agit pas d’un établissement réalisé par un gros groupe et remis clés en main, mais d’une structure qui a demandé à tous les acteurs du projet un investissement personnel, fait d’humilité devant les enjeux, d’une saine curiosité en matière d’innovation mais aussi d’une grande détermination devant des exigences administratives et le suivi des engagements financiers. Cette maison de retraite, on peut dire que c’est le personnel qui l’a faite. Qu’il en soit remercié. Les architectes font une œuvre d’art et nous, nous voulons faire en sorte qu’elle soit habitée. Je constate à présent que, sur le plan de l’architecture et sur celui des usagers, elle fait référence. Tout le monde parle de la « belle maison de retraite Monconseil ».

    Vous avez pourtant dû faire des concessions ?

    DG : En effet, quand nous avons défini notre programme, le terrain n’était pas encore choisi, et nous avons alors travaillé par rapport à ce que nous pensions être notre maison de retraite idéale. Nous voulions un bâtiment à R+1, avec tous les espaces collectifs à rez-de-chaussée et tous les espaces d’hébergement sur un seul étage puisque, comme je l’ai dit précédemment, les équipes travaillent beaucoup plus facilement de manière horizontale que verticale.*

    DG : Le projet a pu bénéficier des expériences précédentes et les erreurs n’ont pas été reproduites. Par exemple, le bâtiment ne comporte que deux étages, et non cinq comme cela est le cas pour une autre de nos maisons de retraite. En effet, un nombre trop élevé de niveaux pose des problèmes d’exploitation car le personnel ne peut se permettre, pour la sécurité des résidents, de quitter momentanément un étage. Monconseil est à ce jour notre maison de retraite la plus réussie.

    Qu’attendez-vous d’un architecte pour la réalisation d’une maison de retraite ?

    LM : L’adéquation entre l’architecture du bâtiment et les besoins liés à la prise en charge des résidents : où les fait-on dormir ? En étage, au rez-de-chaussée ? Sur combien de niveaux ? Comment localiser les chambres en fonction des pathologies ? Où placer les locaux du personnel pour qu’il puisse travailler avec calme et efficacité ?

    L’architecte doit d’abord être en mesure de répondre à ce type de questionnement, l’esthétique vient en second plan. Car c’est au bâtiment qu’il appartient de s’adapter aux usagers et non l’inverse. Si les organismes de réglementation engageaient une réflexion avec les utilisateurs et les architectes, on pourrait faire évoluer les standards en termes de surface de chambres, adapter les normes d’accessibilité aux personnes handicapées en fonction du contexte, puisque dans ce domaine, soit-on en fait trop, soit pas assez.

    L’architecte doit donc user de son talent pour intégrer tout un arsenal de matériels médicaux de la manière la plus rationnelle qui soit, sans pour autant produire une ambiance d’hôpital. Par exemple, les extracteurs à oxygène doivent être facilement accessibles, mais ne pas traîner dans les couloirs. À Monconseil, les architectes ont réussi à leur trouver cette place.

    Site

    Cette maison de retraite est l’un des premiers bâtiments sortis de terre dans la ZAC Monconseil, nouvel écoquartier en plein chantier situé au nord de Tours. Quelles ont été les influences de la réglementation urbaine sur la conception du projet ?

    AZC : Notre première esquisse en phase concours proposait une construction basse, d’un seul étage, étalée sur le terrain, trouée de patios et protégée de l’agitation urbaine. Le cahier des charges du maître d’ouvrage – le centre communal d’action sociale – tendait vers ce type d’architecture. On pouvait y lire la « maison idéale » qu’ils avaient imaginée au cours d’une longue phase de consultation de l’ensemble du personnel.

    A contrario, les règlements d’urbanisme, édictés par la ZAC, préconisaient un équipement tourné vers la ville, aussi haut que possible et en parfait alignement sur la rue. En réalité, les deux documents avaient été élaborés indépendamment, et nous nous sommes donc retrouvés face à deux demandes divergentes, quasiment contradictoires.

    Comment avez-vous résolu cette contradiction ?

    AZC : Avec l’esquisse finale, il était clair que nous avions renoncé à « la petite maison sur la prairie », difficilement réalisable compte tenu des contraintes d’urbanisme, mais aussi en termes d’économie budgétaire : tout concourait donc à nous orienter vers la figure de la « barre ». Selon la réglementation urbaine, nous avons ainsi aligné le bâtiment sur la rue, placé le jardin entièrement à l’arrière, et avons rassemblé les chambres sur deux étages au-dessus du rez-de-chaussée. Le bâtiment est alors devenu compact. Mais en architecture, le souvenir de la première esquisse ne s’efface jamais tout à fait. Les premiers désirs résistent et se glissent dans le nouveau projet, aussi contraint soit-il. Ainsi, la petite maison originelle a pu prendre forme avec l’unité Alzheimer, un petit corps de bâtiment de forme carrée, entièrement à rez-de-chaussée et organisé autour d’un patio planté. Au travers d’une grande baie vitrée, une transparence est créée qui relie visuellement le jardin intérieur de cette unité avec celui, principal, de la maison de retraite, celui-ci prenant alors le statut d’un grand patio.

    Comme nous sommes sortis lauréats du concours devant un jury composé de membres du CCAS, d’élus et de l’architecte en chef de la ZAC, il est probable que notre projet final a réussi à faire le consensus, c’est-à-dire à concilier les idéaux du CCAS et les réalités de la ZAC Monconseil.

    Barre plus béton : l’association peut faire peur. Comment le choix du béton s’est-il imposé ?

    Un bâtiment tout en bois aurait causé des problèmes de confort d’été au niveau de la température ambiante, et il s’agit là d’une donnée particulièrement importante pour une maison de retraite. Non seulement le béton présente l’avantage de posséder une bonne inertie thermique, mais il est également moins cher et plus écologique que le bois puisque, en Europe, les cimenteries ne sont jamais bien loin d’un chantier. De plus, à Tours, il existe une vraie tradition du béton : les entreprises ont donc un réel savoir-faire dont il serait dommage de ne pas profiter.

    Et puis, une belle opportunité de travailler le béton de manière très particulière s’est présentée au cours des études : le CCAS est venu nous faire la demande d’une fresque qui animerait la façade en évoquant la vie des résidents. À raison, il leur semblait nécessaire que la maison de retraite ne soit pas anonyme, mais affiche son identité dans ce nouveau quartier de Tours. Nous avons saisi leur demande, mais plutôt qu’un décor peint, nous leur avons proposé de jouer avec la matière même du béton de façon à faire apparaître, au moyen d’un sablage, des motifs de tapisserie sur toutes les façades. Il s’agit là d’une référence directe à l’histoire de Tours qui, en tant qu’ancienne cité de la soierie, approvisionnait le royaume de France en étoffes de toutes sortes. Avec une telle finition, le béton, même brut, devient ici velours.

    Avec le recul, comment voyez-vous aujourd’hui cette réalisation ?

    Le concours a été gagné en 2006 : aujourd’hui, nous aurions davantage tenu sur notre conviction de devoir fragmenter le bâtiment en plusieurs plots. Mais en contrepartie, la linéarité de la barre, plus économique, a permis de mettre en œuvre les matériaux de manière plus noble : les façades de béton ont une finition très particulière grâce à cet effet de tapisserie, les fenêtres sont en aluminium, les faux plafonds sont en métal perforé et non en fibre et le mobilier a été choisi sur mesure. Mais ce qui est le plus important dans ce bâtiment c’est l’absence de surenchère : on n’y trouve pas de luminaires extraordinaires mais des espaces intérieurs généreux et partout baignés de lumière naturelle. En effet, les dimensions des fenêtres sont telles que la surface vitrée totale du bâtiment équivaut quasiment au double du minimum requis par la réglementation. Et c’est beaucoup…

    Architecture et technique

    Pensez-vous que l’architecture ait ici rempli sa mission ?

    LM : Les architectes ont su créer des petites unités de vie conviviales avec un espace commun au centre de chaque étage et des salons plus petits, de la taille d’une chambre, ouverts sur la circulation, qui permettent de se retrouver tranquillement à quelques-uns. Avec une telle gradation du collectif au privé, l’intimité des chambres est préservée sans pour autant sacrifier la rencontre. Pour ceux qui ont besoin d’être rassurés par la présence du personnel, il est même possible de garder la porte de la chambre ouverte sans souffrir du bruit. Cette possibilité de s’isoler au sein d’une vie communautaire est importante pour des résidents qui, bien souvent, passent soudainement de l’univers privé de leur logement à celui, collectif, de la maison de retraite. Chacun a besoin d’avoir à la fois un espace de vie sociale et un endroit où se retrouver soi-même.

    La conception de l’unité pour personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, avec des chambres à rez-de-chaussée et un patio intérieur où elles peuvent se promener en sécurité, participe aussi d’une bonne réflexion architecturale.

    Quelles furent les premières impressions du personnel et des résidents à leur arrivée dans les lieux ?

    LM : Les couloirs nous sont apparus immenses et, au début, le personnel voulait même des patins à roulettes ! Mais finalement tout le monde a été satisfait de l’organisation, très rationnelle, des étages. Le gris clair des circulations et des espaces collectifs a également suscité des craintes : le personnel a eu le sentiment de se trouver dans un univers hospitalier ! Mais il a compris ce choix lorsqu’est arrivé le mobilier coloré. Cela a tout équilibré et fait disparaître cette impression première ! De même, les différences de couleurs sur les portes et le petit vestibule d’entrée de chaque chambre donnent des repères aux résidents. Cependant il y a un bémol à mettre sur le rouge – jugé trop violent par beaucoup – de certaines chambres, qui ont donc eu du mal à trouver preneur. Et un bémol aussi sur la teinte trop claire du béton dans le jardin, qui provoque des éblouissements.

    Le béton n’a pas toujours une bonne image aux yeux des usagers. Qu’en est-il ici ?

    DG : Grâce aux motifs qui parcourent les façades et rappellent l’histoire de Tours et de ses anciennes soieries, il ne s’agit plus de simples murs de béton. L’effet de tapisserie produit est la « marque » architecturale de l’établissement. Il est important pour les pensionnaires et leurs familles d’avoir un beau bâtiment dans lequel ils peuvent se reconnaître. Il n’est ni triste, ni vieillot et ne fait pas fragile : il est solide et contemporain.

    Pendant la mise au point du projet, sur quels points avez-vous dû recadrer la conception architecturale ?

    DG : Le seul flottement qu’il y ait eu concerne le choix des couleurs opéré par les architectes. Il nous a fallu trouver un accord en atténuant celles trop marquées, et en réduisant les surfaces peintes dans les chambres. Mais au résultat, elles continuent à faire polémique : il y a ceux qui n’aiment pas le rouge, trop violent, d’autres le vert… Parfois, les chambres sont difficiles à attribuer. En revanche, dans les circulations, les couleurs du mobilier sont gaies et passent très bien.

    Qu’une entreprise de gros œuvre réalise des motifs de tapisserie est plutôt inattendu. Comment avez-vous répondu à cette commande ?

    SR : Pour ce type d’ouvrage, nous travaillons en collaboration avec Soriba, une entreprise très pointue dans la réalisation de bétons à finitions particulières : texture, relief, motifs… Ce qui a été le cas à la maison de retraite Monconseil où les façades en béton sont parcourues d’un motif végétal de quatre mètres sur quatre qui se répète pour former une immense tapisserie, évocation de l’histoire de Tours et de ses anciennes soieries. Notre bureau d’études techniques – Haller – a d’abord dessiné tous les panneaux de béton en fonction de leur emplacement sur les façades, de la dimension des fenêtres, des plans de ferraillage, particuliers pour chacun d’eux étant donné que ces panneaux ne sont pas posés en parement mais constituent la structure porteuse même du bâtiment.

    Ces études préliminaires ont abouti à un plan de calepinage des façades à partir duquel Soriba a pu réaliser, un à un et très méticuleusement, une centaine de panneaux dont aucun n’est tout à fait semblable à l’autre. Grâce à cette haute précision, l’entreprise de gros œuvre Plee Constructions a monté les façades en assemblant les panneaux au centimètre près pour assurer la continuité de la tapisserie sur tous les côtés du bâtiment. Imaginez : une seule erreur sur l’étude et la préfabrication d’un panneau et ce sont tous les autres qu’il aurait fallu refabriquer !

    SG : Nous avons d’abord pensé reproduire le motif végétal de la tapisserie avec la technique du béton matricé. Mais nous avons proposé celle du pochoir, à partir d’une plaque en acier inoxydable sur laquelle le motif est reproduit par des découpes au laser.

    En premier, on vient poser le pochoir en acier sur le panneau suivant le calepinage réalisé en bureau d’études. Dans un deuxième temps, nous attaquons le béton par projection de sable, d’air et d’eau avec une machine (procédé appelé hydro sablage), comme si on passait le panneau au Kärcher. De cette façon, dans les creux du pochoir, les composants les plus fins et les plus clairs du ciment se détachent de la surface du béton, laissant apparaître les granulats les plus épais et les plus foncés. Ce qui a pour résultat de donner une teinte plus sombre au motif reproduit sur le béton.

    C’est donc par contraste entre béton clair et béton foncé que le motif est dessiné. Mais son dessin complet chevauchant plusieurs panneaux, il a fallu positionner le pochoir à chaque fois différemment pour le reproduire dans son intégralité. Cela a nécessité une longue et minutieuse préparation que nous avons effectuée au moyen d’un logiciel adapté.

    Quelle satisfaction tirez-vous d’une réalisation aussi originale ?

    SR : Sur la plupart des bâtiments que nous réalisons, notre travail n’est plus visible une fois le chantier terminé, puisque la maçonnerie est généralement recouverte d’un parement ou d’un enduit. Par contre, à la maison de retraite Monconseil, le béton est toujours là, faisant voir une mise en œuvre complexe, avec une finition très originale. Quand nous passons devant le bâtiment, nous tournons la tête vers le bâtiment, contents d’avoir participé à sa construction.

    SG : L’exigence des architectes était très grande et s’est accordée avec nos impératifs techniques. La préfabrication des panneaux en atelier a permis de travailler vite, proprement, à l’abri de la poussière et des aléas du chantier. De plus, grâce à l’utilisation de silicone, les joints entre les panneaux sont très atténués, et ce que l’on voit en premier, c’est donc bien une façade tapissée.

    Budget

    Pourquoi avoir choisi le projet de l’agence Zündel et Cristea?

    DG : C’était le projet qui nous paraissait le plus proche de notre maison idéale. Nous voulions en effet des couloirs spacieux et agréables qui soient des promenades intérieures. Car il faut tenir compte du fait que la plupart des personnes âgées sortent très peu à l’extérieur en raison de problèmes de mobilité et qu’en été elles souffrent de la chaleur. Les résidents doivent donc avoir envie de se promener à l’intérieur du bâtiment, ce qui est le cas à Monconseil grâce aux petits salons qui ponctuent les circulations, à l’abondance de lumière naturelle, aux vues sur l’extérieur…

    Autre critère important : les coûts d’exploitation réalistes dans le projet de Zündel et Cristea. D’autres projets ont été écartés uniquement parce qu’ils ne les prenaient pas suffisamment en compte. Par exemple, les murs végétalisés : c’est beau mais ce n’est pas pour nous, nous n’avons pas les moyens de les entretenir. Il faut se rendre compte qu’il s’agit d’abord d’une maison de retraite médicalisée qui dépend de l’aide sociale.

    Qu’est-ce qui vous a fait penser que les coûts de fonctionnement seraient acceptables dans le projet retenu ?

    DG : Sa sobriété architecturale qui n’empêchait pas la dimension esthétique : les façades, même si elles sont très originales, ne nécessitent pas plus d’entretien que les ravalements habituels, très espacés dans le temps. Nous avons également vu que pour nettoyer les vitrages il n’y aurait pas besoin d’utiliser une nacelle ou de faire appel à un alpiniste, comme c’est le cas pour un autre de nos établissements, en raison de ses façades entièrement vitrées dont les fenêtres ne s’ouvrent pas.

    Il s’agit de tout un ensemble de détails comme ceux-là, que l’on ne perçoit pas forcément lors du concours, et qui font flamber les coûts d’entretien. Mais quand on a été échaudé, on fait attention. En ce sens, ce projet a pu bénéficier de la réalisation de nos trois précédentes maisons de retraite. Dans ce type d’établissement, nous préférons en effet mettre les moyens au service des résidents plutôt que de passer notre temps à repeindre les murs et à tondre les pelouses…

  • La créativité technique
    par Anton Miserachs et Pilar Navarro

    TP Architectura i Construccio Tèxtil est une entreprise qui explore depuis une trentaine d'année les possibilités techniques des architectures gonflables et textiles. Entreprises à l'origine de la fabrication des projets gonflables AZC, ils nous racontent leurs évolutions et leurs refus des projets standardisés au profit d'une "créativité technique".

    prototype de pont gonflable - module de base

    TP Arquitectura i Construcció Tèxtil est une entreprise familiale spécialisée dans le domaine des constructions textiles fondée il y a trente ans en Catalogne par Anton Miserachs et Pilar Navarro. Notre souhait a toujours été d’offrir un service sur mesure.

    Nous sommes sans cesse à la recherche de nouveaux matériaux et de techniques innovantes. Ainsi, nous pouvons respecter les dessins des architectes et des designers tout en leur proposant des améliorations techniques. Depuis le début, nous sommes en relation avec le professeur Ramon Sastre, docteur en architecture, et l’Université polytechnique de Catalogne. Nous avons ainsi profité du premier logiciel de calcul des surfaces tendues et pneumatiques WinTess, créé par Ramon Sastre. Au fil des améliorations, il nous a impliqués dans toutes les étapes de développement du logiciel. D’un processus totalement manuel, WinTess est devenu un véritable outil de conception et de construction (CAD/CAM) au service de notre savoir-faire. Grâce à l’expérience, aux améliorations techniques et à un personnel de plus en plus qualifié, nous avons pu diversifier notre activité.

    Rejoints par certains de nos enfants, nous avons développé, depuis 2009, une série de solutions destinées aux énergies renouvelables et plus précisément au secteur du biogaz sous la marque Upbiogas. Une fois de plus, nous avons su innover et, en collaboration avec l’Université polytechnique et Ramon Sastre, nous avons créé le premier logiciel de calcul au monde permettant la conception de toitures pour digesteurs de biogaz. Nous avons pu réduire les risques en rationnalisant le calcul et le dimensionnement de tous les éléments pour le développement des toitures double ou simple membrane pour digesteurs.

    Nous avons développé un logiciel complet indiquant les efforts, les ancrages, les mètres cubes stockables, la pression des gaz et réalisant même le patronage selon la géométrie des toitures. Au cours de notre développement, nos recherches se sont particulièrement portées sur le contrôle de la consommation des équipements de pression.

    Nous avons éliminé toutes les coutures au profit de la soudure haute fréquence, souvent double. Un système de test en cours de fabrication nous permet de vérifier la résistance et l’étanchéité avant l’installation des toitures. Ce procédé nous permet de renforcer la résistance et la pérennité des soudures, mais surtout de contrôler la pression interne, puisqu’il n’y a plus de fuites dues aux trous de la couture. On réalise donc des structures pneumatiques pratiquement étanches, avec contrôle de la pression ; les suppresseurs fonctionnent seulement lorsque cela est nécessaire. Ainsi, le volume d’air intérieur n’est pas affecté par les charges et tensions extérieures, ce qui est essentiel pour la résistance aux vents ou à la neige. Le contrôle de tous les paramètres nous permet de définir avec précision les coefficients et les limites de résistance et d’établir un protocole de sécurité. Nous travaillons avec des tissus 100 % recyclables, même en fin de vie. Depuis la mise en place du system Texyloop, même les pièces les plus petites sont intégrées dans la chaîne recyclage. Ce qui nous pousse, chez TP Arquitectura i Construcció Tèxtil, c’est la création d’installations uniques, durables et sûres, fruits d’une longue expérience.

    Bouncing Bridge

    Nous avons découvert un jour grâce aux réseaux sociaux des images du Bouncing Bridge. Le projet d’AZC nous a tellement impressionnés que nous avons tout naturellement cherché les auteurs pour les féliciter et pour leur proposer notre collaboration. Ce n’est pas courant que des personnes étrangères au domaine des constructions textiles conçoivent un projet si singulier par sa forme et déjà pratiquement réalisable en l’état ! La réponse d’AZC a été immédiate, et nous avons rapidement réalisé la première maquette 1:10 pour pouvoir expérimenter les réactions de la structure gonflable et de la maille du trampoline. Une seconde maquette à l’échelle 1:3, réalisée grâce à des modifications du logiciel de calcul et de patronage WinTess, a confirmé la viabilité technique du projet. Depuis la première image que nous avions vue du Bouncing Bridge, nous avions la certitude que le projet était réalisable. Il restait beaucoup de travail et beaucoup de problèmes techniques à résoudre, mais le dessin était cohérent avec les matériaux à mettre en oeuvre, c’était le plus important. Grâce à cette aventure, nous avons rencontré des architectes avec qui, par leur expérience et leur professionnalisme, nous partageons la même façon de vivre et de ressentir les projets. Ils laissent s’exprimer l’enfant qui est en eux. C’est très émouvant, et cela leur permet d’écouter leurs rêves les plus fous, comme construire un pont sur lequel on peut rebondir. Un pont trampoline ? Pourquoi pas !

    Peace Pavilion

    Le Peace Pavilion a bénéficié des essais du Bouncing Bridge. Nous connaissions déjà les compétences de chaque participant au projet. Ainsi, un vrai dialogue a pu s’établir : les dessins étaient mis au point en même temps que l’équipe technique modifiait et vérifiait le design. Cette fois, nous savions que nous ne pourrions pas réaliser d’essais. L’usage du logiciel de calcul et de patronage WinTess a été très utile pour concevoir le projet. Sur la base de l’expérience du Bouncing Bridge, Ramon Sastre a développé les possibilités du logiciel en fonction des besoins. Malgré son apparente simplicité, le Peace Pavilion demandait une grande rigueur, car la beauté de sa forme réside dans la variation infinie des points de vue. On ne sait si on a réussi une structure gonflable qu’une fois celle-ci gonflée. Pendant le processus, on ne voit qu’un amas de toile. Une fois le design défini, nous devons être très minutieux dans l’ordre et toutes les étapes du processus de fabrication. La toiture du Peace Pavilion, d’une surface de 49,8 m2, a été réalisée avec 132 pièces. C’était un vrai défi de calculer cette toiture en PVC précontraint. La complexité de la forme nous imposait une précision au millimètre pour éviter toute présence de plis. Grâce à la performance du logiciel de patronage, aux découpes très précises obtenues par commandes numériques et à la qualité des soudures, nous avons obtenu les dimensions parfaites. En architecture textile, le PVC précontraint de la toiture respecte normalement un écart de 0,5 %. C’est-à-dire que la toiture doit être 0,5 % plus petite que la structure, pour qu’elle ait la bonne dimension avec la tension nécessaire. Malheureusement, avec la pression que nous voulions pour la structure, le diamètre du tube grossissait de 1 %, et nous avons dû modifier les dimensions de la toiture. À partir des dimensions finales, nous avons fait plusieurs essais de charge pour vérifier la rigidité et définir la couverture en textile précontraint. Le Peace Pavillon est comme un bijou. Son dessin très beau et très simple, d’une grande fragilité, demandait une technologie de pointe mais également un savoir-faire issu de nombreuses années d’expérience.

    Flower Pavilion

    Le Bouncing Bridge et le Peace Pavilion sont des objets d’un seul tenant. Pour leur fabrication, nous assemblons différentes pièces, mais une fois construit, c’est un élément unique – le tube gonflable – qui devient tour à tour horizontal et vertical, paroi et toiture. L’unicité et l’apparente simplicité de l’objet rendent ces projets très séduisants. Le Flower Pavillon est un projet plus architectural. Il s’inspire d’un élément naturel, une fleur, à qui il faut donner une réalité matérielle tout en voulant garder l’ambiance d’un abri végétal. Nous devions concevoir un projet stable, aisément démontable et transportable. Pour convaincre le client de sa faisabilité, nous avons décidé de réaliser un prototype. La complexité résidait d’une part dans l’assemblage des poteaux verticaux avec la toiture horizontale, chacun ayant un fonctionnement différent en termes de forces, et d’autre part dans la définition des structures métalliques encerclant les modules gonflables de la toiture. Les structures arrondies, telles que les pétales de la toiture du pavillon, demandent une grande précision, car les forces de déformation sont plus complexes. À cela, il fallait ajouter les effets de la pression de l’air lors du gonflage des pétales, d’autant plus que les conditions climatiques de Berlin nécessitent une pression assez importante. Afin de pouvoir assembler les différents pétales et prévoir l’évacuation de l’eau, nous devions minimiser les déformations. Même si la forme des pétales en elle-même est assez favorable pour travailler en compression, nous avions tout de même prévu un cerclage épais pour obtenir la plus faible déformation. Lorsque nous avons gonflé les différents pétales, les forces étaient incroyables, et nous avons dû renforcer les pièces métalliques d’union entre les encadrements car elles se déformaient de quelques millimètres de plus que prévu.

    Après différents réglages entre la pression et l’épaisseur des cadres, nous sommes parvenus à mettre au point cette toiture. Ajouté à la réussite technique, le prototype a suscité un enthousiasme immédiat. Lors des essais effectués près de notre entreprise, des enfants du village voisin, intrigués par cette fleur, nous ont rapidement rejoints. Nous avons alors profité de leur énergie pour vérifier la solidité du pavillon en les faisant rebondir sur la toiture gonflable. Un ami ingénieur, enseignant en agronomie, à l’institut la Garrotxa d’Olot, voulait quant à lui utiliser le projet pour le festival Temps de flors, qui tous les ans remplit de fleurs la ville de Gérone.

  • Le bonheur comme programme
    par Ségolène Pérennes-Poncet

    Conversation avec Irina Cristea et Grégoire Zündel autours de la thématique : Le Bonheur comme programme. Propos recueillis par Ségolène Pérennes-Poncet à l'occasion de la préface du livre "Time for Play : Why Architecture Should Take Happiness Seriously".

    Ce livre, Time for Play, est le premier d'une suite à paraître. À quoi ce titre fait-il référence?

    IC : Notre agence est engagée dans des projets de toutes tailles qui impliquent chacun des temps d’élaboration très différents. Chaque étape et chaque processus de conception sont déterminés par le temps qui leur est consacré, des premières intentions au chantier. Certains projets se réalisent très vite, dans une énergie concentrée, alors que d’autres sont de véritables marathons.

    GZ : Chaque projet connait son propre cheminement. Avec les stations de métro que nous concevons pour l’extension de la ligne 14 à Paris ou pour la ligne B du métro de Rennes, nous découvrons une temporalité toute différente. Ce sont des projets planifiés très en amont, dont les contraintes techniques et urbaines impactent fortement la conception ; les circuits de décision sont complexes et donc beaucoup plus longs. Les projets temporaires engendrent au contraire une façon de travailler extrêmement rapide et dense. Il y a très peu de temps entre l’idée et la réalisation. Les études et la construction du Peace Pavilion ont duré six semaines avant l’installation dans le Museum’s Garden, à Londres.

    I.C. : Penser les projets en fonction du temps c’est motivant si vous voulez répondre à un besoin dans un temps restreint, pour activer ou révéler un lieu sans la contrainte d’un processus de construction important et avec l’avantage de la réversibilité. On peut travailler avec des petits budgets et de la réactivité pour satisfaire des attentes immédiates.

    G.Z. : Il y a aussi la question d’obsolescence, une notion qui est souvent mal abordée dans la demande de «durabilité». Même si nous aspirons tous à concevoir une architecture intemporelle, les bâtiments comme les espaces publics devront affronter divers changements car personne ne peut prévoir l’avenir. Les temporaires permettent de tester ce qui peut être fait éventuellement.

    Dans ce premier livre, vous présentez donc les projets conçus dans des temps restreints, soit parce qu’ils répondent à des usages éphémères et ludiques, soit parce qu’il s’agit de concours d’idées. En quoi sont-ils spécifiques et en quoi représentent-ils votre travail ?

    I.C. : Ce sont des instantanés, des opportunités qui nous permettent d’avoir chaque fois un regard différent. Alors qu’un bâtiment prend en compte le long terme, les structures temporaires se situent exclusivement dans le présent. Les questions que posent ces projets sont essentiellement liées à leur appropriation immédiate par le public. Nous aimons nous dire au commencement d’un projet : let’s do something extraodinary ! Par exemple, pour le Flower Pavilion, il s’agissait de concevoir des pavillons temporaires d’expositions pour une foire internationale du jardin à Berlin. L’idée était de capter l’attention des gens, de révéler le parc de l’exposition et donner un sentiment d’apaisement. L’image de la fleur communique tellement de légèreté et de joie que nous ne pouvions pas nous contraindre à faire autre chose. Nous voulions émerveiller instantanément, presque naïvement, avec des moyens très simples.

    G.Z. : Des petites idées toutes simples et très légères qui n’existent que par elles-mêmes, peuvent aussi tout remettre en question. Ce qui est ressorti avec le pont trampoline, c’est justement un exemple. C’est cet exercice de détachement par rapport à l’idée attendue d’un pont qui nous a permis de proposer une autre fonction de construire, un usage inattendu. Il faut sortir du cadre pour trouver de nouvelles voies.

    I.C. : Les projets comme ceux présentés dans le livre nous donnent l'occasion de changer les règles. C’est une façon de déceler des endroits où les choses peuvent être modifiées. Il s’agit de trouver d’autres réponses pour ouvrir le champ des possibles.

    Peut-on dire alors que ces projets représentent votre terrain d’expérimentation ?

    I.C. : Oui, une expérimentation de la pensée, un élargissement du spectre : pouvoir penser librement.

    G.Z. : Les petits projets sont de grandes occasions ! Principalement à cause de la durée et de l’échelle : l’échelle est petite, les matières mises en œuvre sont peu nombreuses, le nombre de programmes et les fonctionnalités sont restreints, alors qu’un bâtiment classique superpose un grand nombre de registres.

    I.C. : Et de contraintes !

    G.Z. : Pour chaque registre, il faut trouver une réponse. Même les aspects fonctionnels ou réglementaires demandent de l’imagination. A la fin, il y a dix, vingt ou trente idées qui se superposent et qui nécessitent une cohérence. Ces moments d’exploration sont des entraînements à la production d’idées, comme pour un sportif qui, lors de sa préparation, pratique des exercices plus intenses. Avec l’échelle vient la multiplication du nombre de questions auxquelles il faut une réponse, une idée. Par exemple, pour les projets de métro, il y a un vrai millefeuille de demandes, dans des registres très variés, et nous devons avoir autant d’idées, parfois simples, parfois fonctionnelles, parfois très pragmatiques, mais qu’il y ait absolument une idée, une logique, une cohérence. Un projet est une combinaison de cohérences.

    I.C. : Elaborer un projet nous mène à la fois à poser des questions et à trouver des réponses.

    Réinterroger le programme, changer les règles, est-ce aussi une réaction face à la multiplication des normes et des contraintes avec lesquelles vous devez composer ?

    G.Z. : Avec une très forte croissance de la population mondiale qui dépasse aujourd'hui les sept milliards d'individus, dont la moitié dans les villes, nous faisons notre métier dans un moment unique de l'histoire. Tout s’accélère de façon exponentielle, la technique, les possibilités et les exigences qui sont liées. Face à cela, les normes tentent de résoudre certains problèmes, elles ont leurs raisons, mais elles sont souvent un peu grossières. Elles répondent maladroitement à de bonnes questions ou à l’inverse elles répondent trop vite à des questions mal posées. Cela pose essentiellement un problème de digestion car il y a beaucoup de choses à assimiler. Pour l’instant ça crée parfois des choses bizarres, mais si on fixe des objectifs plus ambitieux en matière de qualité de vie, de préservation des ressources et d’environnement, il faut que toute la chaîne suive, les architectes, mais aussi les industriels, les ingénieurs, les façons de penser la ville ou les politiques.

    I.C. : Construire est devenu une activité complexe qui demande de s’interroger sur le rôle de l’architecte.

    G.Z. : Quand nous disons que nous remettons en question les programmes, ce n’est pas pour notre simple plaisir, mais souvent c’est nécessaire de retrouver la cohérence.

    Le détachement que vous évoquez n’est pas seulement par rapport aux normes de l’architecture, il semble plus global. Par exemple, vous citez peu de références architecturales ou artistiques, vous ne mettez pas vos projets en lien avec les utopies du XXe siècle.

    G.Z. : Ce que nous permettent justement de tels projets, c’est de les aborder sans a priori. Bien sûr, nous avons notre expérience et notre culture, mais nous voulons rester spontanés.

    I.C. : Ces sont des juxtapositions d’idées. Un peu comme un bricolage pour voir ce que cela donne.

    G.Z. : Ne plus rien se fixer comme étant impossible par définition, étudier toutes les solutions avec la même application : ces projets, parce qu’ils sont issus de concours d’idées ou parce qu’ils sont temporaires, sont une bonne façon de pousser l’exercice au maximum.

    I.C. : Nous voulons, sans a priori, prendre au sérieux des idées liées à l’émotion ou à l’expérience que l’on fait d’un lieu. Pour certaines d’entre elles, ce sont nos enfants qui nous ont guidés. Le carrousel de West Kowloon Arts Pavilion et le roller Coaster de Battersea sont des transcriptions au premier degré de nos expériences en famille au musée.

    Comment transposez-vous cette façon de travailler dans vos projets de bâtiments ?

    I.C. : Il y a un terrain d’expérimentation pour les choses de la vie, un côté marginal et non institutionnel, qui engage les sens, l’intuition. L’optimisme et la joie sont plus visibles quand il y a de la légèreté.

    G.Z. : L'évolution est un processus itératif dans lequel il y a parfois des « bugs » qui peuvent s’avérer plus performants et qui vont pouvoir se répéter à leur tour. C’est vrai également pour l’architecture, pour l’évolution des idées. Nous voulons contribuer à la fabrication d’incidents, d’erreurs, pour que progressivement il en résulte de nouvelles opportunités.

    I.C. : Ces projets montrent, en effet, notre capacité à avoir un regard à 360 degrés, à pouvoir aborder des questions que les programmes n’expriment pas. Le bonheur, l’euphorie, les sensations fortes. Ou comment faire pour créer du lien, se rencontrer, s’amuser ensemble, rendre le quotidien moins pénible.

    Comment est né justement le pont trampoline, à partir de quels questionnements ?

    I.C. : L’énonciation du concours était assez légère, il n’y avait pas vraiment de programme, ni de site. Mais un pont, c’est une affaire sérieuse, d’ingénieurs. Son implantation demande des études approfondies, des travaux sur les rives, des modifications des flux. Nous avons envisagé une autre échelle de projet, une autre temporalité, un autre budget, d’autres matériaux, un autre impact urbain.

    G.Z. : Nous avons pris le contrepied de ce qui était attendu en réinterrogeant tout. Nous n’avons pas senti le besoin d’un franchissement supplémentaire à Paris pour connecter les rives. Donc notre première interrogation fut : un pont, pour quoi faire ?

    I.C. : Ce fut pour nous l’occasion d’une réflexion plus large sur la ville, vivre à Paris, etc. Nous nous sommes intéressés aux grands rendez-vous urbains tels que la Nuit blanche ou Paris Plage, à la nécessité d’investir des lieux rapidement, avec de moyens modérés. C’est la première fois que nous envisagions une architecture éphémère, et ça nous a ouvert les yeux sur de nombreuses possibilités.

    G.Z. : Une architecture éphémère et ludique ! Nous avons voulu concevoir un projet qui soit destiné au plaisir.

    I.C. : Le dicton dit « le bonheur est dans le pré ». Sous-entendu, la condition de l’humain, surtout de l’enfant, est contrainte dans une ville dédiée au shopping et à la perte de l’identité. Que la ville permette du vrai bonheur, du relâchement et de l’insouciance, c’est ce que nous voulons essayer de faire.

    G.Z. : À l’époque du concours, la faisabilité était seulement intuitive. Nous voulions interroger les poncifs : l’usage et la structure. Nous avions commencé à nous renseigner auprès d’ingénieurs et de sociétés de pneumatiques, mais sans succès. Puis Anton et Adrià Miserachs de TP Arquitectura, spécialistes des structures tendues et gonflables, nous ont contactés pour nous proposer de construire le pont. Ils travaillent avec Ramon Sastre, architecte enseignant à l’école Polytechnique de Barcelone, et développent depuis vingt ans un programme consacré aux structures textiles. TP et Ramon Sastre forment la combinaison idéale qui nous a permis de démontrer la faisabilité du projet !

    Qu’est-ce que le travail du gonflable a modifié dans votre approche ?

    I.C. : Dans nos projets, nous ne partons pas avec une idée préconçue. Nous n’avions jamais pensé travailler avec le gonflable. Il s’est imposé comme solution car nous voulions franchir la Seine sur 90 mètres, sans modifier les berges, sans fondations en béton, en proposant un projet à l’échelle 1/1 et peu cher.

    G.Z. : Les questions du pont sont propres au pont, mais elles nous ont fait découvrir de nouvelles façons de faire, et surtout des partenaires. Avec TP et Ramon Sastre, parce qu’ils connaissent très bien leur domaine, nous avions un lien direct entre l’idée et la réalisation. Pour le Peace Pavilion, il fallait participer au concours avec une entreprise ; c’était donc l’occasion rêvée d’explorer le gonflable. Surtout que nous avions découvert non seulement ce matériau, mais les compétences d’ingénierie et de réalisation qui l’accompagnent. C’est une expérience riche pour des architectes d’avoir un lien si immédiat entre la conception et la réalisation.

    I.C. : Il est important de ressentir le même enthousiasme et la même passion pour le projet. Anton et Adrià aiment repousser les limites de l’impossible.

    Dans le livre, vous proposez, non sans humour, d’installer vos projets temporaires dans différents lieux du monde. Quel message voulez-vous passer ?

    G.Z. : Le Pont Trampoline a rencontré un énorme succès, notamment via internet et les réseaux sociaux. En parallèle, nous avons reçu plusieurs dizaines de demandes, plus ou moins sérieuses, de collectivités, de sociétés privées ou de parcs d’attraction souhaitant installer le pont partout dans le monde. Ils nous demandaient très précisément le poids, la taille, le prix de la location, etc.

    I.C. : Le pont, les pavillons ou le projet des Space Invaders sont des installations légères et peu coûteuses qui peuvent circuler librement à travers le monde. C’est une architecture qui attire beaucoup l’attention et l’intérêt des organisateurs d’évènements, des mairies.

    G.Z. : En investissant des espaces publics, l’architecture temporaire crée une nouvelle cartographie. Les lieux sont révélés et prennent de nouveaux sens, permettent de nouveaux usages.

    Les projets proposés pour trois concours, Battersea, Kowloon et Adidas sont d’un type un peu différent. Ils associent au programme attendu une autre proposition d’usage plus insolite, sportive ou ludique, qui fait l’objet d’un réel développement architectural.

    I.C. : Habiter dans la grande ville, prendre les transports, traverser les places, travailler dans les immeubles de bureaux, voilà le quotidien que nous avons tenté de changer dans certains projets qui ne sont pas temporaires. L’énergie que demande la construction, à tous les niveaux, peut concentrer une petite partie à l’attention d’usages plus insolites. La réhabilitation du site industriel de Battersea pose des questions d’échelle et donc de temps et d’effort nécessaires pour parcourir le bâtiment gigantesque afin d’en faire une expérience réjouissante pour tous.

    G.Z. : En proposant un parcours motorisé qui bouleverse les points de vue et le temps de découverte du bâtiment par rapport à la marche, notre proposition est une interprétation du thème de la promenade architecturale.

    I.C. : C’est aussi une façon d’interroger l’attractivité des musées. La culture s’adresse à tous finalement.

    Si le projet pour la centrale électrique désaffectée de Battersea est plus excentrique, celui pour le pavillon d’exposition du West Kowloon Cultural District est parfaitement réaliste. Nous avons proposé d’entourer le pavillon d’un carrousel de chevaux de bois. La situation du site est fantastique en front de mer et face à la baie de Hong Kong. Notre projet devait permettre une vue à 360 degrés sur le site.

    Vous nous expliquez la filiation architecturale, la similitude de démarche de conception entre un projet comme le Bouncing Bridge et vos projets de bâtiments. Cependant, la différence stylistique avec vos réalisations peut être troublante.

    En avez-vous conscience ?

    I.C. : Les villes n’ont pas besoin de se transformer en cabinets de curiosités. Nous préférons les bâtiments bien construits, efficaces, pragmatiques et qui créent un cadre dans lequel peuvent venir s’exprimer des projets inattendus, temporaires ou plus pérennes. On aime beaucoup laisser des espaces de liberté, un petit degré d’inachèvement. Nous trouvons plus intéressant, par exemple, d’installer un pavillon gonflable dans la cour d’un immeuble d’apparence très minimal. L’architecture se doit de permette les rencontres, les superpositions inattendues...

    G.Z. : Le projet de bureaux pour le siège social d’Adidas en est une parfaite illustration. Les bâtiments de bureaux à proprement parler sont des structurés répétitives. Nous nous sommes inspirés des bâtiments industriels, qui créent des espaces lumineux et très flexibles dans leur utilisation. Mais le sujet était aussi d’attirer les esprits les plus talentueux et les plus créatifs du monde entier sur le campus Adidas, situé loin d’une métropole. Et nous avons donc imaginé cette rampe au cœur du projet, avec un skatepark et des trampolines, par exemple, qui créent une séquence spatiale très surprenante dans l’utilisation du bâtiment.

    Il s’agit de trois propositions non réalisées, des projets vont-ils accueillir bientôt ce type d’installation ?

    I.C. : Nous avons réalisé le siège social de la société Louis Dreyfus Armateurs, à Suresnes, sur les bords de Seine. Une réhabilitation d’immeuble de la fin des années ‘80. Dans l’atrium, nous avons conçu une énorme rampe qui, en plus d’inviter à parcourir l’espace central en marchant, crée un élément spectaculaire au sein du projet.

    Elle incite à moins utiliser les ascenseurs, à se parler entre collègues, à découvrir autrement le lieu, à prendre son temps. Toujours une question de temps !

  • Le trampoline c’est le sport de l’espace
    par Emmanuel Durand

    Emmanuel Durand, ancien champion du monde trampoline et entraîneur en chef du spectacle "O" (Cirque du Soleil - Las Vegas), revient sur son rapport avec le trampoline et l'effet que cette pratique procure sur les gens. Propos extraits du livre "Time For Play : Why Architecture Should Take Hapiness Seriously".

    Emmanuel Durand

    Mon premier contact avec le trampoline fut un rapport ludique avec l’engin : beaucoup de plaisir, beaucoup de rires, de légers déséquilibres et une sensation de liberté rare. Pour comprendre les sensations du trampoline de haut niveau, imaginez-vous au volant de votre propre grand 8 et accrochez-vous ! Debout, assis, sur le ventre ou sur le dos, vous éprouvez des sensations de légèreté, de liberté, et même d’apesanteur.

    C’est le sport de l’espace : le 21 juillet 1969, lorsque Neil Armstrong pose le pied sur la Lune, il s’exclame : « It’s like a trampoline! »

    Le trampoline comme sport acrobatique exige une attention extrême, similaire à celle d’un pilote de formule 1 qui doit gérer un maximum d’informations en un minimum de temps. Les multiples sauts périlleux et vrilles effectués à plus de 8 mètres de hauteur nécessitent une technique particulière, un parfait contrôle du corps et des mouvements très esthétiques.

    Le trampoline ne s’improvise pas mais se construit au centimètre près. Pendant un exercice de vingt secondes, l'athlète n'a que quatre secondes de perception visuelle. Le reste du temps, il obéit à des repères sensori-moteurs. Le trampoliniste multiplie et diversifie les rotations et les vrilles pour quelques secondes de liberté.

    L'origine du trampoline serait due à deux trapézistes professionnels se faisant appeler « Due Trampoline » qui utilisaient l'élasticité du filet de protection pour exécuter des sauts acrobatiques.

    Mais c’est en 1936, grâce à un engin inventé aux États-Unis par George Nissen, professeur d'éducation physique, que le vieux rêve d'Icare devient possible : sauter, s'élever, planer, rebondir sur une toile pour mieux repartir dans les airs. Ce prototype devait servir pour la préparation des pilotes de chasse et des cosmonautes, mais dès la fin de la guerre, les écoles et les universités américaines incorporent le trampoline aux programmes d'EPS, amenant ainsi rapidement ce nouveau sport en compétition. En 1948 a lieu le premier championnat des USA. La plus belle machine du monde, celle qui offre la maîtrise du corps dans l'espace, arrive officiellement en France en 1965 et devient en cinq ans un sport d'élite.

    Le trampoline s’impose très vite comme un moyen de progression important pour tous les autres sports acrobatiques

    Je travaille pour le Cirque du Soleil depuis plus de treize ans et je vis au quotidien un très harmonieux mariage de performances artistiques diverses, dont une majorité est issue du sport de haut niveau. Des athlètes émérites, de toutes nationalités, ont su transférer leur savoir-faire dans une nouvelle discipline circassienne pour le plus grand plaisir des spectateurs.

    L’exercice physique fait de plus en plus partie de notre santé quotidienne et possède des potentiels et des dérivés culturels réellement bénéfiques pour notre société actuelle. Au travers du partage, de l’effort et du plaisir, le sport est source d’énergie positive. Cette énergie doit être supportée, reconnue et largement diffusée au sein de la ville, tant elle est virale.

    Le Bouncing Bridge représente une initiative tout à fait en lien avec ce besoin : un filet rebond très attrayant pour une expérience légèrement extrême et sérieusement ludique.

    Quelques secondes de liberté, les pieds en l’air, pour échapper au métro, boulot, dodo avec la tête à l’envers et un angle de vue tout neuf sur la ville ! Que demander de plus?

  • Les concours d’idées peuvent ouvrir les esprits
    par Kim Benjamin Stowe

    Kim Benjamin Stowe, président et directeur d'ArchTriumph Londres, démontre comment les concours d'idées sont vecteurs d'ouverture d'esprit et d'innovation en prenant l'exemple de trois projets AZC rendus dans le cadre de compétitions.

    Je vis principalement à Londres, où je travaille à des projets artistiques très variés. Je suis un fervent défenseur de l’idée que tout est possible et que nous pouvons faire bouger les choses. Ainsi, il y a quelques années, j’ai quitté le monde de la banque d’investissement pour me consacrer à ma passion pour l’art, l’architecture et le design.

    L’idée d’organiser des concours d’architecture m’est venue lors de la dernière crise financière. Il me semblait trop injuste que l’industrie culturelle paie un si lourd tribut à la récession.

    La pression était notamment très forte sur l’architecture, car cette profession dépend directement de la disponibilité des capitaux. J’étais parfaitement conscient du rôle que peuvent jouer les prix et les concours dans le monde de l’architecture.

    Par ailleurs, j’avais toujours voulu travailler à l’installation d’œuvres dans l’espace public et je voulais m’investir dans différents types de projets, grands ou petits, construits ou non, car chacun possède ses propres intérêts. Avec un ami, nous avons donc commencé à organiser différents concours d’architecture, et c’est ainsi qu’ArchTriumph est né. Depuis, nous menons cette mission avec beaucoup de passion.

    ArchTriumph – le triomphe de l’architecture et du design – est une plateforme de présentation et d’exploration architecturales, une célébration du rôle de ces disciplines dans nos vies et dans le monde qui nous entoure. C’est un espace d’expérimentation pour les architectes et les designers qui leur offre une petite récompense financière, mais surtout de potentielles grandes retombées médiatiques.

    Des projets originaux, que je préfère pour ma part définir comme des projets innovants, sont ainsi mis en lumière par le biais de concours, d’expositions ou d’installations. Ils marquent l’imaginaire du public et peuvent ainsi susciter des débats sur la pertinence d’un programme, sur l’utilisation d’un site et plus largement sur la vision et la pratique architecturales.

    Les projets d’ArchTriumph, même les propositions non réalisées, peuvent changer l’image qu’une communauté a d’elle-même. Et lorsqu’ils sont effectivement construits, ils ont un effet très positif sur la population. Le Peace Pavilion, dessiné par AZC en 2013 pour les Museum Gardens à Bethnal Green, quartier de l’East End à Londres, est un bon exemple. Les habitants du quartier et les responsables politiques ont été très fiers d’accueillir cette élégante structure qui, pour une fois, n’était pas réservée aux quartiers les plus riches de la ville.

    Des projets de ce type mettent en lumière certains lieux d’un quartier, révèlent leurs qualités, incitent les habitants à les investir différemment. Ils apportent l’architecture et le design dans des endroits où ils entrent en résonnance de manière très directe avec un public très large.

    Bouncing Bridge

    En 2012, nous avons lancé un concours d’idées pour un nouveau pont contemporain à Paris qui voulait remettre en question la notion de pont. Nous espérions susciter des idées nouvelles et surprenantes. Quand nous avons découvert le projet d’AZC, appelé Saut de Seine, il a immédiatement déclenché un sourire chez tous les membres du jury.

    Nous étions tous d’accord que, pour son audace, il faisait partie des meilleures propositions. Le projet a été classé troisième au concours, mais il a été très largement adopté par le public et la presse, qui l’ont rebaptisé le « Pont trampoline ». Nous n’attendons pas que le grand public approuve expressément les décisions des jurys, mais quand une prise de risque rencontre un tel succès, nous en sommes très heureux. C’est un projet qui, de différentes façons, nous est resté longtemps à l’esprit après la sélection du jury. Le succès du pont vient de la combinaison de l’idée et de la ville de Paris. Le mélange de l’innovation, de la romance et du divertissement était irrésistible pour le public. Un projet comme le Bouncing Bridge peut transformer l’image de Paris, en la mettant en lumière comme une ville d’ambition, de divertissement, où la prise de risque est encouragée. Je verrais d’ailleurs bien volontiers un tel projet sur un bras de la Tamise à Londres. Peut-être pourrions-nous en parler au maire !

    Peace Pavilion

    Archtriumph pavillon at bethnal green - londres -2013

    Le Peace Pavilion est la première édition du pavillon d’été d’ArchTriumph installé chaque printemps dans le parc jouxtant le musée de l’enfance de Bethnal Green, une annexe du Victoria and Albert Museum. Le concours du pavillon était anonyme, mais, en découvrant les projets, j’ai immédiatement pensé reconnaître les fun architects, comme je m’amusais à surnommer Irina Cristea et Grégoire Zündel depuis le concours du Bouncing Bridge. Le projet correspondait au programme : il était élégant, innovant, audacieux et exprimait parfaitement le thème de la paix choisi pour cette édition. Une fois la sélection effectuée par le jury, j’ai eu la confirmation qu’il s’agissait du projet d’AZC. Le jury avait cependant évoqué des craintes concernant l’entretien du pavillon, et nous avons dû également rassurer les services de santé et de sécurité de la circonscription sur le fait qu’il ne serait pas utilisé d’hélium.

    Nous avions quelques inquiétudes également sur le budget et les délais de réalisation, mais, dans notre recherche d’innovation, nous étions justement convaincus que nous devions soutenir la réalisation de ce projet. Et notre décision s’est avérée être la bonne !

    Le Peace Pavilion a transformé la pratique des jardins : il a modifié les chemins habituellement parcourus par les visiteurs et en a attiré un plus grand nombre. Il a modifié profondément l’image du parc et du quartier pour la population, qui attend maintenant chaque année avec impatience le nouveau projet. De nombreuses personnes ont d’ailleurs exprimé le souhait que le Peace Pavilion devienne une installation permanente dans les jardins. Il a été utilisé par les écoles visitant le musée comme un abri pour les pauses déjeuner, pour un exposé ou une discussion accompagnant la visite. Les enfants en ont fait un terrain de jeu, les familles y ont organisé des pique-niques, il est devenu un point de rendez-vous entre amis, il a abrité des lectures de poésies ou des concerts de musique, il a servi de décor pour des séances photos, etc. Le Peace Pavilion a suscité un très large enthousiasme.

    Battersea Power Station

    L’idée de faire de l’ancienne centrale électrique de Battersea le cadre d’un concours d’idées pour l’installation d’un musée de l’architecture nous est venue à la suite de la frustration suscitée par l’échec d’un projet de réhabilitation du bâtiment, il y a quelques années.

    Dessinée par Giles Gilbert Scott en 1930, la centrale de Battersea est une structure iconique et un point de repère pour les Londoniens, peut-être même plus que sa jumelle de Bankside, qui accueille aujourd’hui la très belle Tate Modern, remarquablement restaurée et réaménagée. J’ai toujours aimé la centrale de Battersea. Adolescent, je passais devant chaque jour, fasciné par le volume et la taille des cheminées. C’est un fantastique château urbain et toutes considérations financières mises de côté, j’en ferais volontiers ma résidence !

    L’agence AZC, lauréate du concours, a choisi le thème du parc d’attraction en installant des montagnes russes qui permettent de découvrir la centrale sous tous les angles. Définitivement, ses fondateurs méritent leur surnom de fun architects !

    Les concours d’idées peuvent ouvrir les esprits. Ils reposent sur la créativité et non sur une approche convenue, incitant tout le monde, le public, les architectes, les promoteurs et les politiques, à reconsidérer certains sites.

    Tout projet, architectural comme politique, débute toujours par une idée.

    Sans idée, il n’y a pas de point de départ à la discussion, aucun argument pour le changement.

  • Structure Textiles, tendues ou gonflables
    par Ramon Sastre

    Ramon Sastre, docteur en architecture, enseignant à l'université polytechnique de Catalogne et consultant en structure textile, s’intéresse depuis les années 70 à ces architectures. Il à notamment participé activement à l'élaboration technique du Bouncing Bridge avec le logiciel dont il est le créateur : Wintess.

    Cette année-là, un ami de ma promotion, Francesc Albardané, traduit en espagnol un livre sur Frei Otto. Fascinés par le travail de l’architecte allemand, nous nous passionnons immédiatement pour les constructions légères et, en 1978, nous avons l’occasion de travailler ensemble à la conception d’une toiture pneumatique pour la piscine de Sabadell, en Espagne.

    Prenant alors conscience de mes lacunes techniques, je décide de faire un doctorat sur ce type de constructions. Au cours de ma thèse, soutenue en 1981, j’ai mis au point la première version du logiciel de calcul Tess, qui, quelques années plus tard, avec l’arrivée de Windows, deviendra WinTess. Depuis, je n’ai jamais interrompu mes recherches sur la programmation appliquée aux architectures tendues et pneumatiques. Je me suis peu à peu spécialisé dans la conception et le calcul de ces structures, au début peu connues, mais qui sont devenues de plus en plus courantes. J’ai d’abord travaillé comme architecte, concevant et construisant mes propres projets. Puis, au fil des années, d’autres architectes ont fait appel à moi comme consultant. Le logiciel WinTess, initialement consacré à une utilisation privée, étant devenu un logiciel commercial, mon travail de consultant a ainsi pris progressivement le dessus. Je mène en parallèle une activité d’enseignant à l’école d’architecture de l’Université polytechnique de Catalogne. Il est important que les étudiants découvrent ces constructions à l’origine de nombreuses architectures contemporaines, ludiques, sportives ou industrielles. Ainsi nous consacrons, chaque année, un semestre aux constructions légères. Peu d’écoles d’architecture offrent cet enseignement, et je suis donc régulièrement invité à donner des cours ou à mener des workshops dans de nombreux pays d’Europe et d’Amérique.

    Le Bouncing Bridge

    TP Arquitectura i Construcció Tèxtil, une entreprise espagnole de construction spécialisée dans les structures textiles et gonflables que je connais depuis de nombreuses années, est venue un jour me présenter le Bouncing Bridge. Ils avaient découvert le projet sur Internet et proposé à AZC de le réaliser. En tant qu’architecte, j’ai tout de suite été séduit par le dessin du pont, et je me doutais qu’il susciterait un vif engouement. Mais en tant que spécialiste des constructions pneumatiques, je voyais le défi que représentait un tel projet pour une utilisation quotidienne. Je n’avais jamais rien construit sur l’eau, ce n’est pas le terrain habituel des architectes ! Encore moins sur une eau en mouvement. Dans un premier temps, je me suis donc concentré sur les études statiques, réservant la partie dynamique pour une prochaine étape. Le projet repose sur deux éléments importants : d’une part, l’anneau, à la fois structure et fondation, d’autre part, la membrane tendue, élément secondaire pour la structure mais primordial pour l’utilisation. Il est rapidement apparu qu’un certain nombre de questions ne pourraient se résoudre qu’empiriquement.

    Pour des raisons économiques et pour une meilleure analyse des résultats, nous avons créé un premier prototype à l’échelle 1:10, soit environ 3 mètres de diamètre, avec lequel nous voulions expérimenter le comportement structurel, la stabilité sur l’eau et la faisabilité d’exécution. La forme n’est pas créée par la torsion d’un anneau, mais, comme en couture, par un assemblage de différentes pièces qui vont constituer les courbures.

    La petite taille du prototype nous imposait beaucoup plus de travail pour le patronage des pièces, car leur nombre devait être le même qu’à taille réelle, afin d’apprécier la douceur des courbes. La conception géométrique a été vraiment très longue car nous n’avions pas l’outil informatique nécessaire. Nous avons cependant réalisé un premier prototype et pu l’expérimenter. D’abord au sec, en lui appliquant différentes charges et pressions. Nous devions bien prendre en compte le rapport de proportion entre le prototype 1:10 et l’objet à taille réelle pour analyser les éléments de fabrication de l’objet (caractéristiques des matériaux, dimensions, soudures) et les réactions aux tests (déplacements).

    Le comportement de la maquette a été celui que nous espérions, prévu par WinTess. Nous avons ensuite testé la stabilité sur l’eau dans une piscine familiale. Nous étions satisfaits des résultats, mais la taille du prototype nous empêchait de bien appréhender l’impact produit par des sauts sur la membrane du trampoline. C’est pourquoi nous avons construit un nouveau prototype à l’échelle 1:3, mesurant 10 mètres de diamètre, nous permettant de tester la navigabilité du projet mais également le comportement du trampoline en situation réelle. Une piscine ne suffisait plus, nous l’avons donc installé sur le lac de Banyoles.

    Les essais sur l’eau, avec plusieurs personnes sautant en même temps sur le trampoline, ont été un succès. Après cette expérience, nous brûlions d’envie de réaliser le projet à l’échelle réelle, soit 30 mètres de diamètre. Mais il nous fallait aussi exploiter les essais pour améliorer notre méthode. Principalement le patronage, car je voulais parvenir à définir plus efficacement ce type de structure tubulaire. Et justement, un nouveau projet nous en a donné l’opportunité !

    Peace Pavilion

    Le Peace Pavilion est un projet de plus petite envergure, avec une responsabilité civile moindre, mais avec une exécution plus compliquée. Sa beauté réside dans les différents points de vue qu’offrent les ondulations de l’anneau, une structure 3D assez complexe. Grâce à l’expérience du Bouncing Bridge, nous n’avions plus besoin de faire de prototype, mais nous savions que la difficulté résidait dans la construction du tube, ou plus précisément dans la mise au point du patron. Les courbes étaient plus complexes que celles de la bouée du pont. La création du patron de façon manuelle en utilisant WinTess, comme nous l’avions fait pour le pont, aurait été trop laborieuse étant donné le nombre de pièces de la structure. Chaque changement nous aurait obligés à tout redessiner. J’ai donc créé un nouveau module pour le logiciel, permettant de définir des tubes 3D et d’en réaliser automatiquement le patronage. La tâche fut longue, mais le résultat spectaculaire : nous pouvions créer différents patrons pour ce type de tube en quelques secondes ! Ainsi nous pouvions adapter la forme des pièces pour optimiser la quantité de matière et pour définir précisément les courbes de l’objet final. Contrairement au pont, la structure du pavillon ne supporte pas de charges dynamiques importantes, mais une simple couverture dont l’étanchéité et la transparence sont les seules exigences. Cependant, ce n’est pas facile de concevoir la couverture d’une structure en trois dimensions. Cela nécessite un logiciel de modélisation paramétrique structurelle et non géométrique. Nous avons donc pu utiliser WinTess. Le résultat a été à la hauteur de nos attentes : les images parlent d’elles-mêmes.

    Et après ?

    Pour le Peace Pavilion, le prochain défi serait de concevoir un objet permanent. Pour un événement éphémère, nous pouvons négliger les effets de la neige et du vent, les caractéristiques du terrain ou la pérennité du projet. Mais si nous envisageons un objet permanent, toutes ces considérations deviendront primordiales. Nous attendons l’occasion de prouver que c’est possible. Dans le cas du Bouncing Bridge, nous n’avons pas encore réalisé le projet imaginé par AZC composé de trois bouées de 30 mètres de diamètre chacune. De même, si le projet devait être permanent ou semi-permanent, les difficultés structurelles seraient plus grandes et il nous faudrait étudier les implications des différents lieux d’installation – rivière calme ou agitée, lac ou canal. Cependant, je suis certain que nous pouvons concevoir ce pont trampoline avec succès.