• Le bonheur comme programme
    par Ségolène Pérennes-Poncet

    Conversation avec Irina Cristea et Grégoire Zündel autours de la thématique : Le Bonheur comme programme. Propos recueillis par Ségolène Pérennes-Poncet à l'occasion de la préface du livre "Time for Play : Why Architecture Should Take Happiness Seriously".

    Ce livre, Time for Play, est le premier d'une suite à paraître. À quoi ce titre fait-il référence?

    IC : Notre agence est engagée dans des projets de toutes tailles qui impliquent chacun des temps d’élaboration très différents. Chaque étape et chaque processus de conception sont déterminés par le temps qui leur est consacré, des premières intentions au chantier. Certains projets se réalisent très vite, dans une énergie concentrée, alors que d’autres sont de véritables marathons.

    GZ : Chaque projet connait son propre cheminement. Avec les stations de métro que nous concevons pour l’extension de la ligne 14 à Paris ou pour la ligne B du métro de Rennes, nous découvrons une temporalité toute différente. Ce sont des projets planifiés très en amont, dont les contraintes techniques et urbaines impactent fortement la conception ; les circuits de décision sont complexes et donc beaucoup plus longs. Les projets temporaires engendrent au contraire une façon de travailler extrêmement rapide et dense. Il y a très peu de temps entre l’idée et la réalisation. Les études et la construction du Peace Pavilion ont duré six semaines avant l’installation dans le Museum’s Garden, à Londres.

    I.C. : Penser les projets en fonction du temps c’est motivant si vous voulez répondre à un besoin dans un temps restreint, pour activer ou révéler un lieu sans la contrainte d’un processus de construction important et avec l’avantage de la réversibilité. On peut travailler avec des petits budgets et de la réactivité pour satisfaire des attentes immédiates.

    G.Z. : Il y a aussi la question d’obsolescence, une notion qui est souvent mal abordée dans la demande de «durabilité». Même si nous aspirons tous à concevoir une architecture intemporelle, les bâtiments comme les espaces publics devront affronter divers changements car personne ne peut prévoir l’avenir. Les temporaires permettent de tester ce qui peut être fait éventuellement.

    Dans ce premier livre, vous présentez donc les projets conçus dans des temps restreints, soit parce qu’ils répondent à des usages éphémères et ludiques, soit parce qu’il s’agit de concours d’idées. En quoi sont-ils spécifiques et en quoi représentent-ils votre travail ?

    I.C. : Ce sont des instantanés, des opportunités qui nous permettent d’avoir chaque fois un regard différent. Alors qu’un bâtiment prend en compte le long terme, les structures temporaires se situent exclusivement dans le présent. Les questions que posent ces projets sont essentiellement liées à leur appropriation immédiate par le public. Nous aimons nous dire au commencement d’un projet : let’s do something extraodinary ! Par exemple, pour le Flower Pavilion, il s’agissait de concevoir des pavillons temporaires d’expositions pour une foire internationale du jardin à Berlin. L’idée était de capter l’attention des gens, de révéler le parc de l’exposition et donner un sentiment d’apaisement. L’image de la fleur communique tellement de légèreté et de joie que nous ne pouvions pas nous contraindre à faire autre chose. Nous voulions émerveiller instantanément, presque naïvement, avec des moyens très simples.

    G.Z. : Des petites idées toutes simples et très légères qui n’existent que par elles-mêmes, peuvent aussi tout remettre en question. Ce qui est ressorti avec le pont trampoline, c’est justement un exemple. C’est cet exercice de détachement par rapport à l’idée attendue d’un pont qui nous a permis de proposer une autre fonction de construire, un usage inattendu. Il faut sortir du cadre pour trouver de nouvelles voies.

    I.C. : Les projets comme ceux présentés dans le livre nous donnent l'occasion de changer les règles. C’est une façon de déceler des endroits où les choses peuvent être modifiées. Il s’agit de trouver d’autres réponses pour ouvrir le champ des possibles.

    Peut-on dire alors que ces projets représentent votre terrain d’expérimentation ?

    I.C. : Oui, une expérimentation de la pensée, un élargissement du spectre : pouvoir penser librement.

    G.Z. : Les petits projets sont de grandes occasions ! Principalement à cause de la durée et de l’échelle : l’échelle est petite, les matières mises en œuvre sont peu nombreuses, le nombre de programmes et les fonctionnalités sont restreints, alors qu’un bâtiment classique superpose un grand nombre de registres.

    I.C. : Et de contraintes !

    G.Z. : Pour chaque registre, il faut trouver une réponse. Même les aspects fonctionnels ou réglementaires demandent de l’imagination. A la fin, il y a dix, vingt ou trente idées qui se superposent et qui nécessitent une cohérence. Ces moments d’exploration sont des entraînements à la production d’idées, comme pour un sportif qui, lors de sa préparation, pratique des exercices plus intenses. Avec l’échelle vient la multiplication du nombre de questions auxquelles il faut une réponse, une idée. Par exemple, pour les projets de métro, il y a un vrai millefeuille de demandes, dans des registres très variés, et nous devons avoir autant d’idées, parfois simples, parfois fonctionnelles, parfois très pragmatiques, mais qu’il y ait absolument une idée, une logique, une cohérence. Un projet est une combinaison de cohérences.

    I.C. : Elaborer un projet nous mène à la fois à poser des questions et à trouver des réponses.

    Réinterroger le programme, changer les règles, est-ce aussi une réaction face à la multiplication des normes et des contraintes avec lesquelles vous devez composer ?

    G.Z. : Avec une très forte croissance de la population mondiale qui dépasse aujourd'hui les sept milliards d'individus, dont la moitié dans les villes, nous faisons notre métier dans un moment unique de l'histoire. Tout s’accélère de façon exponentielle, la technique, les possibilités et les exigences qui sont liées. Face à cela, les normes tentent de résoudre certains problèmes, elles ont leurs raisons, mais elles sont souvent un peu grossières. Elles répondent maladroitement à de bonnes questions ou à l’inverse elles répondent trop vite à des questions mal posées. Cela pose essentiellement un problème de digestion car il y a beaucoup de choses à assimiler. Pour l’instant ça crée parfois des choses bizarres, mais si on fixe des objectifs plus ambitieux en matière de qualité de vie, de préservation des ressources et d’environnement, il faut que toute la chaîne suive, les architectes, mais aussi les industriels, les ingénieurs, les façons de penser la ville ou les politiques.

    I.C. : Construire est devenu une activité complexe qui demande de s’interroger sur le rôle de l’architecte.

    G.Z. : Quand nous disons que nous remettons en question les programmes, ce n’est pas pour notre simple plaisir, mais souvent c’est nécessaire de retrouver la cohérence.

    Le détachement que vous évoquez n’est pas seulement par rapport aux normes de l’architecture, il semble plus global. Par exemple, vous citez peu de références architecturales ou artistiques, vous ne mettez pas vos projets en lien avec les utopies du XXe siècle.

    G.Z. : Ce que nous permettent justement de tels projets, c’est de les aborder sans a priori. Bien sûr, nous avons notre expérience et notre culture, mais nous voulons rester spontanés.

    I.C. : Ces sont des juxtapositions d’idées. Un peu comme un bricolage pour voir ce que cela donne.

    G.Z. : Ne plus rien se fixer comme étant impossible par définition, étudier toutes les solutions avec la même application : ces projets, parce qu’ils sont issus de concours d’idées ou parce qu’ils sont temporaires, sont une bonne façon de pousser l’exercice au maximum.

    I.C. : Nous voulons, sans a priori, prendre au sérieux des idées liées à l’émotion ou à l’expérience que l’on fait d’un lieu. Pour certaines d’entre elles, ce sont nos enfants qui nous ont guidés. Le carrousel de West Kowloon Arts Pavilion et le roller Coaster de Battersea sont des transcriptions au premier degré de nos expériences en famille au musée.

    Comment transposez-vous cette façon de travailler dans vos projets de bâtiments ?

    I.C. : Il y a un terrain d’expérimentation pour les choses de la vie, un côté marginal et non institutionnel, qui engage les sens, l’intuition. L’optimisme et la joie sont plus visibles quand il y a de la légèreté.

    G.Z. : L'évolution est un processus itératif dans lequel il y a parfois des « bugs » qui peuvent s’avérer plus performants et qui vont pouvoir se répéter à leur tour. C’est vrai également pour l’architecture, pour l’évolution des idées. Nous voulons contribuer à la fabrication d’incidents, d’erreurs, pour que progressivement il en résulte de nouvelles opportunités.

    I.C. : Ces projets montrent, en effet, notre capacité à avoir un regard à 360 degrés, à pouvoir aborder des questions que les programmes n’expriment pas. Le bonheur, l’euphorie, les sensations fortes. Ou comment faire pour créer du lien, se rencontrer, s’amuser ensemble, rendre le quotidien moins pénible.

    Comment est né justement le pont trampoline, à partir de quels questionnements ?

    I.C. : L’énonciation du concours était assez légère, il n’y avait pas vraiment de programme, ni de site. Mais un pont, c’est une affaire sérieuse, d’ingénieurs. Son implantation demande des études approfondies, des travaux sur les rives, des modifications des flux. Nous avons envisagé une autre échelle de projet, une autre temporalité, un autre budget, d’autres matériaux, un autre impact urbain.

    G.Z. : Nous avons pris le contrepied de ce qui était attendu en réinterrogeant tout. Nous n’avons pas senti le besoin d’un franchissement supplémentaire à Paris pour connecter les rives. Donc notre première interrogation fut : un pont, pour quoi faire ?

    I.C. : Ce fut pour nous l’occasion d’une réflexion plus large sur la ville, vivre à Paris, etc. Nous nous sommes intéressés aux grands rendez-vous urbains tels que la Nuit blanche ou Paris Plage, à la nécessité d’investir des lieux rapidement, avec de moyens modérés. C’est la première fois que nous envisagions une architecture éphémère, et ça nous a ouvert les yeux sur de nombreuses possibilités.

    G.Z. : Une architecture éphémère et ludique ! Nous avons voulu concevoir un projet qui soit destiné au plaisir.

    I.C. : Le dicton dit « le bonheur est dans le pré ». Sous-entendu, la condition de l’humain, surtout de l’enfant, est contrainte dans une ville dédiée au shopping et à la perte de l’identité. Que la ville permette du vrai bonheur, du relâchement et de l’insouciance, c’est ce que nous voulons essayer de faire.

    G.Z. : À l’époque du concours, la faisabilité était seulement intuitive. Nous voulions interroger les poncifs : l’usage et la structure. Nous avions commencé à nous renseigner auprès d’ingénieurs et de sociétés de pneumatiques, mais sans succès. Puis Anton et Adrià Miserachs de TP Arquitectura, spécialistes des structures tendues et gonflables, nous ont contactés pour nous proposer de construire le pont. Ils travaillent avec Ramon Sastre, architecte enseignant à l’école Polytechnique de Barcelone, et développent depuis vingt ans un programme consacré aux structures textiles. TP et Ramon Sastre forment la combinaison idéale qui nous a permis de démontrer la faisabilité du projet !

    Qu’est-ce que le travail du gonflable a modifié dans votre approche ?

    I.C. : Dans nos projets, nous ne partons pas avec une idée préconçue. Nous n’avions jamais pensé travailler avec le gonflable. Il s’est imposé comme solution car nous voulions franchir la Seine sur 90 mètres, sans modifier les berges, sans fondations en béton, en proposant un projet à l’échelle 1/1 et peu cher.

    G.Z. : Les questions du pont sont propres au pont, mais elles nous ont fait découvrir de nouvelles façons de faire, et surtout des partenaires. Avec TP et Ramon Sastre, parce qu’ils connaissent très bien leur domaine, nous avions un lien direct entre l’idée et la réalisation. Pour le Peace Pavilion, il fallait participer au concours avec une entreprise ; c’était donc l’occasion rêvée d’explorer le gonflable. Surtout que nous avions découvert non seulement ce matériau, mais les compétences d’ingénierie et de réalisation qui l’accompagnent. C’est une expérience riche pour des architectes d’avoir un lien si immédiat entre la conception et la réalisation.

    I.C. : Il est important de ressentir le même enthousiasme et la même passion pour le projet. Anton et Adrià aiment repousser les limites de l’impossible.

    Dans le livre, vous proposez, non sans humour, d’installer vos projets temporaires dans différents lieux du monde. Quel message voulez-vous passer ?

    G.Z. : Le Pont Trampoline a rencontré un énorme succès, notamment via internet et les réseaux sociaux. En parallèle, nous avons reçu plusieurs dizaines de demandes, plus ou moins sérieuses, de collectivités, de sociétés privées ou de parcs d’attraction souhaitant installer le pont partout dans le monde. Ils nous demandaient très précisément le poids, la taille, le prix de la location, etc.

    I.C. : Le pont, les pavillons ou le projet des Space Invaders sont des installations légères et peu coûteuses qui peuvent circuler librement à travers le monde. C’est une architecture qui attire beaucoup l’attention et l’intérêt des organisateurs d’évènements, des mairies.

    G.Z. : En investissant des espaces publics, l’architecture temporaire crée une nouvelle cartographie. Les lieux sont révélés et prennent de nouveaux sens, permettent de nouveaux usages.

    Les projets proposés pour trois concours, Battersea, Kowloon et Adidas sont d’un type un peu différent. Ils associent au programme attendu une autre proposition d’usage plus insolite, sportive ou ludique, qui fait l’objet d’un réel développement architectural.

    I.C. : Habiter dans la grande ville, prendre les transports, traverser les places, travailler dans les immeubles de bureaux, voilà le quotidien que nous avons tenté de changer dans certains projets qui ne sont pas temporaires. L’énergie que demande la construction, à tous les niveaux, peut concentrer une petite partie à l’attention d’usages plus insolites. La réhabilitation du site industriel de Battersea pose des questions d’échelle et donc de temps et d’effort nécessaires pour parcourir le bâtiment gigantesque afin d’en faire une expérience réjouissante pour tous.

    G.Z. : En proposant un parcours motorisé qui bouleverse les points de vue et le temps de découverte du bâtiment par rapport à la marche, notre proposition est une interprétation du thème de la promenade architecturale.

    I.C. : C’est aussi une façon d’interroger l’attractivité des musées. La culture s’adresse à tous finalement.

    Si le projet pour la centrale électrique désaffectée de Battersea est plus excentrique, celui pour le pavillon d’exposition du West Kowloon Cultural District est parfaitement réaliste. Nous avons proposé d’entourer le pavillon d’un carrousel de chevaux de bois. La situation du site est fantastique en front de mer et face à la baie de Hong Kong. Notre projet devait permettre une vue à 360 degrés sur le site.

    Vous nous expliquez la filiation architecturale, la similitude de démarche de conception entre un projet comme le Bouncing Bridge et vos projets de bâtiments. Cependant, la différence stylistique avec vos réalisations peut être troublante.

    En avez-vous conscience ?

    I.C. : Les villes n’ont pas besoin de se transformer en cabinets de curiosités. Nous préférons les bâtiments bien construits, efficaces, pragmatiques et qui créent un cadre dans lequel peuvent venir s’exprimer des projets inattendus, temporaires ou plus pérennes. On aime beaucoup laisser des espaces de liberté, un petit degré d’inachèvement. Nous trouvons plus intéressant, par exemple, d’installer un pavillon gonflable dans la cour d’un immeuble d’apparence très minimal. L’architecture se doit de permette les rencontres, les superpositions inattendues...

    G.Z. : Le projet de bureaux pour le siège social d’Adidas en est une parfaite illustration. Les bâtiments de bureaux à proprement parler sont des structurés répétitives. Nous nous sommes inspirés des bâtiments industriels, qui créent des espaces lumineux et très flexibles dans leur utilisation. Mais le sujet était aussi d’attirer les esprits les plus talentueux et les plus créatifs du monde entier sur le campus Adidas, situé loin d’une métropole. Et nous avons donc imaginé cette rampe au cœur du projet, avec un skatepark et des trampolines, par exemple, qui créent une séquence spatiale très surprenante dans l’utilisation du bâtiment.

    Il s’agit de trois propositions non réalisées, des projets vont-ils accueillir bientôt ce type d’installation ?

    I.C. : Nous avons réalisé le siège social de la société Louis Dreyfus Armateurs, à Suresnes, sur les bords de Seine. Une réhabilitation d’immeuble de la fin des années ‘80. Dans l’atrium, nous avons conçu une énorme rampe qui, en plus d’inviter à parcourir l’espace central en marchant, crée un élément spectaculaire au sein du projet.

    Elle incite à moins utiliser les ascenseurs, à se parler entre collègues, à découvrir autrement le lieu, à prendre son temps. Toujours une question de temps !

  • Structures gonflables : le nouveau terrain de jeu des architectes – Lily dans le 20h
    par TF1

    C'est un monument capable de s'élever en quelques secondes, grâce à un simple ventilateur. Un réfectoire, un atelier d'artiste ou même une pratique de golf, les structures gonflables se redécouvrent une nouvelle vie. Les détails en image dans la vidéo ci-dessous. Ce sujet a été diffusé dans le journal télévisé de 20H du 22/06/2019 présenté par Anne-Claire Coudray sur TF1.