• De l’aménagement à la réparation et à l’activation
    par Jean-Pierre Charbonneau

    Jean-Pierre Charbonneau, urbaniste, consultant en politiques urbaines et culturelles, expose ici un large regard sur l'évolution de nos villes et la place de l'humain dans les politiques urbaines.

    Et si, comme en économie, d’autres politiques urbaines étaient possibles ?

    L’on a, depuis plusieurs décennies, en partie réparé les villes. Sans naturellement en finir car jamais une cité ne s’achève, et avec parfois peu de succès comme dans les grands ensembles, tant le sujet est complexe et renvoie à des thèmes qui dépassent l’urbain. On a réparé, face à la désindustrialisation, à l’obsolescence de l’habitat, à la prééminence de la voiture, les blessures écologiques… en sachant qu’en même temps nous avons peut-être continué ailleurs à dégrader.

    Pourtant, un mouvement commence à apparaître, qui mobilise les capacités intellectuelles sur des thèmes et des pratiques nouvelles : transformer le fonctionnement sans aménagement, privilégier les attentes sociales dans leur complexité plutôt que des solutions prémâchées et technocratiques, conserver ce que l’on peut et éviter de faire table rase...

    Se libérant des prérequis, il aborde comme un élément du contexte les données nouvelles liées à la diminution des budgets, à la demande sociale, à la nécessaire évolutivité. Le fait économique, loin d’être un handicap, devient même un atout qui oblige à aller à l’essentiel. La situation devient un vecteur d’innovation, un support de création et d’enrichissement du projet, d’appel à l’intelligence. Elle oblige à regarder les pratiques, les usages, invite à prendre les expériences extérieures au sérieux, à tenir compte de l’humanité des lieux, même si l’on peine encore à tirer les enseignements des initiatives spontanées, encore plus à coller au mouvement réel de la société.

    Après la réparation, serions-nous alors dans le temps de l’activation ?

    En effet, ces nouvelles pratiques, mobilisant les acteurs et les initiatives locales, ajoutent souvent au dynamisme d’un territoire.

    Elles incitent à mettre au cœur du sujet non la technique, les matériaux, l’argent, mais l’individu et la société urbaine.

    Elles étendent les possibles grâce à l’innovation, tandis que les approches créatives entre projets et appropriation permettent de créer une urbanité plus vive, plus active, plus mouvante, plus réactive aussi, à l’image de la société urbaine.

    Ainsi en est-il du parti pris par les architectes d’AZC. Face à un contexte qui a évolué, ils proposent des solutions qui dans leur forme, leur usage, leur économie, leur temporalité sont nouvelles.

    Prenons l’exemple de leur proposition de pont sur la Seine, le Bouncing Bridge. Gonflable, facile à déplacer, il permet de traverser le fleuve, mais offre également une expérience urbaine singulière.

    En effet, il fait découvrir Paris autrement et crée une sorte de trampoline inattendu en plein cœur de la capitale. Ce projet, à première vue utopique, est en fait réaliste et réalisable. Les architectes ont utilisé leur intelligence et leur savoir non pour répéter des solutions conventionnelles parfois inadaptées et insatisfaisantes, mais pour inventer des solutions contemporaines. Ils ne sont plus dans une reproduction statique de la ville et des formes du XIXe siècle, dans la répétition d’une culture d’avant, mais bien dans la construction de réponses de notre temps.

    Est-ce la modernité ? Cette proposition serait-elle un premier pas qui ferait date, comme l’ont fait Paris Plage en son temps ou les aménagements évolutifs de la rive gauche du même fleuve?

    Il existe naturellement sur le sujet de la ville des réflexions, des intelligences multiples et solides, des qualités créatives fortes construites depuis plusieurs décennies. Mais elles sont encore trop utilisées dans les méthodes d’avant et pas assez dans les méthodes d’avenir.

    Par exemple, nous vivons encore sur l’idéologie des grands projets. Ils ont construit des savoirs que les grands commis de l’État et des collectivités se sont peu à peu appropriés.

    Ils ont convaincu le personnel politique local, qui en a fait un marqueur de sa capacité à entreprendre, d’ailleurs souvent en contradiction avec les administrés, qui n’en demandent pas tant. Ils donnent l’illusion de maîtriser le temps, les coûts, le projet…

    Or, entre la décision et l’achèvement, on en prend souvent pour vingt ans, et il est courant que les collectivités remettent la main à la poche pour combler les déficits. Entre-temps, le contexte économique, social et urbain, les acteurs, le monde ont changé.

    Ces grandes opérations concentrent les budgets, les moyens humains et l‘attention. Il est courant qu’au sein du périmètre du grand projet un soin excessif soit accordé aux espaces publics, au mobilier, au confort, et que de l’autre côté du trait fictif qui en marque la limite les trottoirs soient défoncés, les luminaires hors d’âge.

    Cette approche par territoires limités siphonne la capacité des collectivités et répond plus à l’idéologie du développement qu’à la recherche de bien-être urbain.

    D’autres politiques urbaines sont possibles. Elles doivent s’appuyer sur le savoir accumulé mais l’utiliser autrement, ne pas s’enfermer dans des règles peu à peu accumulées et qui ont ossifié la capacité d’évolution quand le monde, lui, change. Il faut ouvrir les esprits et les méthodes, envisager d’autres perspectives.

    Quelques illustrations. Sur le thème du logement, nous avons déjà dit l’intérêt que présentent certains habitats informels des périphéries de villes d’Amérique latine. Ils répondent aux attentes de leurs constructeurs, en termes d’usages ou de coût, et acceptent aisément les évolutions de la cellule familiale. Ils fabriquent certes des rues au début peu amènes mais qui peuvent sans difficulté évoluer vers l’urbanité. La collectivité a alors la seule tâche de les relier par les transports et les réseaux, d’agir sur l’éducation, l’action sociale, la sécurité…

    Pour notre part, nous nous efforçons « d’éponger » depuis quarante ans les erreurs liées aux grands ensembles planifiés dans les années 1960. En même temps, nous fabriquons du logement souvent trop cher, trop loin, qui banalise les territoires et ne répond pas vraiment aux attentes des acheteurs ou des locataires, quand il ne laisse pas sur le carreau un nombre croissant de personnes.

    L’espace public fut longtemps laissé pour compte, envahi, maltraité, en dehors des préoccupations des édiles et des administrations. Il fait aujourd’hui l’objet de toutes les attentions, à tel point qu’on en oublie son rôle, qui est d’accueillir partout les usages des habitants et les fonctions de la ville. Alors on aménage richement de nouveaux sites, avec une débauche de matériaux, de mobiliers, de végétaux, comme si la même recette s’appliquait partout.

    La sophistication, la profusion « plombent » même les budgets, empêchant d’agir sur des lieux ou des sujets plus essentiels. On fabrique trop d’espaces publics, trop riches, souvent vides – car n’est pas place de la République qui veut.

    Alors dans certaines villes, l’on expérimente et réalise des projets plus simples, moins chers, collant aux attentes et aux fonctions. Ils transforment ce qui doit l’être, mais l’aménagement n’est qu’un levier adapté à chaque fois.

    Car l’objectif est le dynamisme du site et son appropriation. De ce fait, on sollicite plus l’intelligence, l’approche sensible, la créativité au service de la vie du lieu plutôt que l’on n’applique des recettes faisant peu de cas des contextes, des singularités locales.

    Concernant les transports, on promeut les trams à tour de bras. On leur a même trouvé la vertu de qualifier les espaces publics : en serait-on incapable sans cette opportunité ?

    Nous avons moins d’argent, alors pourquoi ne pas utiliser des véhicules sur roues, des bus dans des sites protégés ?

    Certains affirment qu’ils seraient moins performants. À Bogota peut-être, cité de 7 millions d’habitants, mais dans nos

    villes moyennes ! Et pourquoi ne pas investir dans les vélos – les habitants de Copenhague font un déplacement sur trois

    à vélo ? La marche est gratuite, efficace, le covoiturage se développe…

    Bien des systèmes sont imaginables si on y réfléchit et se donne les moyens de les mettre en œuvre, si on conçoit une stratégie qui libère des lobbies et accompagne le changement.

    Des pistes de réflexion ou d’action sont engagées. Certaines sont des tentatives plus ou moins maladroites ou naïves

    qui, par exemple, idéalisent le « travail avec les habitants », les jardins potagers en ville ou l’art dans la rue : de bonnes

    intentions souvent en dehors de la réalité, de l’échelle de la ville, de son mouvement, de sa vie réelle. D’autres mènent une

    vraie réflexion pour aborder la multiplicité des logiques à l’œuvre et pour en tirer des propositions adaptées, évolutives et qui fonctionnent. En témoignent certains travaux d’étudiants dans les écoles d’architecture ou d’urbanisme, les résultats de concours d’idées ou certaines actions de transformations d’usages.

    Ils montrent souvent une véritable approche de la réalité des modes de vie, de prise en compte sensible des situations, y compris économiques ou écologiques. Mais la réalité de l’action urbaine n’a toujours rien à voir, que la perte en ligne est considérable, que la manière de produire de la ville n’a pas encore réussi à évoluer. L’équation est simple pourtant, elle est même mathématique : doit-on mettre l’argent, l’énergie, dans la pérennisation d’un mode de fabrication conventionnel ou doit-on investir dans la réflexion, l’intelligence, la matière grise appliquée à l’urbain ?

    Poursuivant le raisonnement, doit-on financer le dur, l’aménagement, ou activer la vitalité de la société locale et favoriser la créativité, l’ouverture, l’expression du dynamisme des acteurs culturels, associatifs, sportifs, etc. ?