• Les concours d’idées peuvent ouvrir les esprits
    par Kim Benjamin Stowe

    Kim Benjamin Stowe, président et directeur d'ArchTriumph Londres, démontre comment les concours d'idées sont vecteurs d'ouverture d'esprit et d'innovation en prenant l'exemple de trois projets AZC rendus dans le cadre de compétitions.

    Je vis principalement à Londres, où je travaille à des projets artistiques très variés. Je suis un fervent défenseur de l’idée que tout est possible et que nous pouvons faire bouger les choses. Ainsi, il y a quelques années, j’ai quitté le monde de la banque d’investissement pour me consacrer à ma passion pour l’art, l’architecture et le design.

    L’idée d’organiser des concours d’architecture m’est venue lors de la dernière crise financière. Il me semblait trop injuste que l’industrie culturelle paie un si lourd tribut à la récession.

    La pression était notamment très forte sur l’architecture, car cette profession dépend directement de la disponibilité des capitaux. J’étais parfaitement conscient du rôle que peuvent jouer les prix et les concours dans le monde de l’architecture.

    Par ailleurs, j’avais toujours voulu travailler à l’installation d’œuvres dans l’espace public et je voulais m’investir dans différents types de projets, grands ou petits, construits ou non, car chacun possède ses propres intérêts. Avec un ami, nous avons donc commencé à organiser différents concours d’architecture, et c’est ainsi qu’ArchTriumph est né. Depuis, nous menons cette mission avec beaucoup de passion.

    ArchTriumph – le triomphe de l’architecture et du design – est une plateforme de présentation et d’exploration architecturales, une célébration du rôle de ces disciplines dans nos vies et dans le monde qui nous entoure. C’est un espace d’expérimentation pour les architectes et les designers qui leur offre une petite récompense financière, mais surtout de potentielles grandes retombées médiatiques.

    Des projets originaux, que je préfère pour ma part définir comme des projets innovants, sont ainsi mis en lumière par le biais de, concours, d’expositions ou d’installations. Ils marquent l’imaginaire du public et peuvent ainsi susciter des débats sur la pertinence d’un programme, sur l’utilisation d’un site et plus largement sur la vision et la pratique architecturales.

    Les projets d’ArchTriumph, même les propositions non réalisées, peuvent changer l’image qu’une communauté a d’elle-même. Et lorsqu’ils sont effectivement construits, ils ont un effet très positif sur la population. Le Peace Pavilion, dessiné par AZC en 2013 pour les Museum Gardens à Bethnal Green, quartier de l’East End à Londres, est un bon exemple. Les habitants du quartier et les responsables politiques ont été très fiers d’accueillir cette élégante structure qui, pour une fois, n’était pas réservée aux quartiers les plus riches de la ville.

    Des projets de ce type mettent en lumière certains lieux d’un quartier, révèlent leurs qualités, incitent les habitants à les investir différemment. Ils apportent l’architecture et le design dans des endroits où ils entrent en résonnance de manière très directe avec un public très large.

    Bouncing Bridge

    En 2012, nous avons lancé un concours d’idées pour un nouveau pont contemporain à Paris qui voulait remettre en question la notion de pont. Nous espérions susciter des idées nouvelles et surprenantes. Quand nous avons découvert le projet d’AZC, appelé Saut de Seine, il a immédiatement déclenché un sourire chez tous les membres du jury.

    Nous étions tous d’accord que, pour son audace, il faisait partie des meilleures propositions. Le projet a été classé troisième au concours, mais il a été très largement adopté par le public et la presse, qui l’ont rebaptisé le « Pont trampoline ». Nous n’attendons pas que le grand public approuve expressément les décisions des jurys, mais quand une prise de risque rencontre un tel succès, nous en sommes très heureux. C’est un projet qui, de différentes façons, nous est resté longtemps à l’esprit après la sélection du jury. Le succès du pont vient de la combinaison de l’idée et de la ville de Paris. Le mélange de l’innovation, de la romance et du divertissement était irrésistible pour le public. Un projet comme le Bouncing Bridge peut transformer l’image de Paris, en la mettant en lumière comme une ville d’ambition, de divertissement, où la prise de risque est encouragée. Je verrais d’ailleurs bien volontiers un tel projet sur un bras de la Tamise à Londres. Peutêtre pourrions-nous en parler au maire !

    Peace Pavilion

    Archtriumph pavillon at bethnal green - londres -2013

    Le Peace Pavilion est la première édition du pavillon d’été d’ArchTriumph installé chaque printemps dans le parc jouxtant le musée de l’enfance de Bethnal Green, une annexe du Victoria and Albert Museum. Le concours du pavillon était anonyme, mais, en découvrant les projets, j’ai immédiatement pensé reconnaître les fun architects, comme je m’amusais à surnommer Irina Cristea et Grégoire Zündel depuis le concours du Bouncing Bridge. Le projet correspondait au programme, il était élégant, innovant, audacieux et exprimait parfaitement le thème de la paix choisi pour cette édition. Une fois la sélection effectuée par le jury, j’ai eu la confirmation qu’il s’agissait du projet d’AZC. Le jury avait cependant évoqué des craintes concernant l’entretien du pavillon, et nous avons dû également rassurer les services de santé et de sécurité de la circonscription sur le fait qu’il ne serait pas utilisé d’hélium.

    Nous avions quelques inquiétudes également sur le budget et les délais de réalisation, mais, dans notre recherche d’innovation, nous étions justement convaincus que nous devions soutenir la réalisation de ce projet. Et notre décision s’est avérée être la bonne !

    Le Peace Pavilion a transformé la pratique des jardins : il a modifié les chemins habituellement parcourus par les visiteurs et en a attiré un plus grand nombre. Il a modifié profondément l’image du parc et du quartier pour la population, qui attend maintenant chaque année avec impatience le nouveau projet. De nombreuses personnes ont d’ailleurs exprimé le souhait que le Peace Pavilion devienne une installation permanente dans les jardins. Il a été utilisé par les écoles visitant le musée comme un abri pour les pauses déjeuner, pour un exposé ou une discussion accompagnant la visite. Les enfants en ont fait un terrain de jeu, les familles y ont organisé des pique-niques, il est devenu un point de rendez-vous entre amis, il a abrité des lectures de poésies ou des concerts de musique, il a servi de décor pour des séances photos, etc. Le Peace Pavilion a suscité un très large enthousiasme.

    Battersea Power Station

    L’idée de faire de l’ancienne centrale électrique de Battersea le cadre d’un concours d’idées pour l’installation d’un musée de l’architecture nous est venue à la suite de la frustration suscitée par l’échec d’un projet de réhabilitation du bâtiment, il y a quelques années.

    Dessinée par Giles Gilbert Scott en 1930, la centrale de Battersea est une structure iconique et un point de repère pour les Londoniens, peut-être même plus que sa jumelle de Bankside, qui accueille aujourd’hui la très belle Tate Modern, remarquablement restaurée et réaménagée. J’ai toujours aimé la centrale de Battersea. Adolescent, je passais devant chaque jour, fasciné par le volume et la taille des cheminées. C’est un fantastique château urbain et toutes considérations financières mises de côté, j’en ferais volontiers ma résidence !

    L’agence AZC, lauréate du concours, a choisi le thème du parc d’attraction en installant des montagnes russes qui permettent de découvrir la centrale sous tous les angles. Définitivement, ses fondateurs méritent leur surnom de fun architects !

    Les concours d’idées peuvent ouvrir les esprits. Ils reposent sur la créativité et non sur une approche convenue, incitant tout le monde, le public, les architectes, les promoteurs et les politiques, à reconsidérer certains sites.

    Tout projet, architectural comme politique, débute toujours par une idée.

    Sans idée, il n’y a pas de point de départ à la discussion, aucun argument pour le changement.

  • Structure Textiles, tendues ou gonflables
    par Ramon Sastre

    Ramon Sastre, docteur en architecture, enseignant à l'université polytechnique de Catalogne et consultant en structure textile, s’intéresse depuis les années 70 à ces architectures. Il à notamment participé activement à l'élaboration technique du Bouncing Bridge avec le logiciel dont il est le créateur : Wintess.

    Cette année-là, un ami de ma promotion, Francesc Albardané, traduit en espagnol un livre sur Frei Otto. Fascinés par le travail de l’architecte allemand, nous nous passionnons immédiatement pour les constructions légères et, en 1978, nous avons l’occasion de travailler ensemble à la conception d’une toiture pneumatique pour la piscine de Sabadell, en Espagne.

    Prenant alors conscience de mes lacunes techniques, je décide de faire un doctorat sur ce type de constructions. Au cours de ma thèse, soutenue en 1981, j’ai mis au point la première version du logiciel de calcul Tess, qui, quelques années plus tard, avec l’arrivée de Windows, deviendra WinTess. Depuis, je n’ai jamais interrompu mes recherches sur la programmation appliquée aux architectures tendues et pneumatiques. Je me suis peu à peu spécialisé dans la conception et le calcul de ces structures, au début peu connues, mais qui sont devenues de plus en plus courantes. J’ai d’abord travaillé comme architecte, concevant et construisant mes propres projets. Puis, au fil des années, d’autres architectes ont fait appel à moi comme consultant. Le logiciel WinTess, initialement consacré à une utilisation privée, étant devenu un logiciel commercial, mon travail de consultant a ainsi pris progressivement le dessus. Je mène en parallèle une activité d’enseignant à l’école d’architecture de l’Université polytechnique de Catalogne. Il est important que les étudiants découvrent ces constructions à l’origine de nombreuses architectures contemporaines, ludiques, sportives ou industrielles. Ainsi nous consacrons, chaque année, un semestre aux constructions légères. Peu d’écoles d’architecture offrent cet enseignement, et je suis donc régulièrement invité à donner des cours ou à mener des workshops dans de nombreux pays d’Europe et d’Amérique.

    Le Bouncing Bridge

    TP Arquitectura i Construcció Tèxtil, une entreprise espagnole de construction spécialisée dans les structures textiles et gonflables que je connais depuis de nombreuses années, est venue un jour me présenter le Bouncing Bridge. Ils avaient découvert le projet sur Internet et proposé à AZC de le réaliser. En tant qu’architecte, j’ai tout de suite été séduit par le dessin du pont, et je me doutais qu’il susciterait un vif engouement. Mais en tant que spécialiste des constructions pneumatiques, je voyais le défi que représentait un tel projet pour une utilisation quotidienne. Je n’avais jamais rien construit sur l’eau, ce n’est pas le terrain habituel des architectes ! Encore moins sur une eau en mouvement. Dans un premier temps, je me suis donc concentré sur les études statiques, réservant la partie dynamique pour une prochaine étape. Le projet repose sur deux éléments importants : d’une part, l’anneau, à la fois structure et fondation, d’autre part, la membrane tendue, élément secondaire pour la structure mais primordial pour l’utilisation. Il est rapidement apparu qu’un certain nombre de questions ne pourraient se résoudre qu’empiriquement.

    Pour des raisons économiques et pour une meilleure analyse des résultats, nous avons créé un premier prototype à l’échelle 1:10, soit environ 3 mètres de diamètre, avec lequel nous voulions expérimenter le comportement structurel, la stabilité sur l’eau et la faisabilité d’exécution. La forme n’est pas créée par la torsion d’un anneau, mais, comme en couture, par un assemblage de différentes pièces qui vont constituer les courbures.

    La petite taille du prototype nous imposait beaucoup plus de travail pour le patronage des pièces, car leur nombre devait être le même qu’à taille réelle, afin d’apprécier la douceur des courbes. La conception géométrique a été vraiment très longue car nous n’avions pas l’outil informatique nécessaire. Nous avons cependant réalisé un premier prototype et pu l’expérimenter. D’abord au sec, en lui appliquant différentes charges et pressions. Nous devions bien prendre en compte le rapport de proportion entre le prototype 1:10 et l’objet à taille réelle pour analyser les éléments de fabrication de l’objet (caractéristiques des matériaux, dimensions, soudures) et les réactions aux tests (déplacements).

    Le comportement de la maquette a été celui que nous espérions, prévu par WinTess. Nous avons ensuite testé la stabilité sur l’eau dans une piscine familiale. Nous étions satisfaits des résultats, mais la taille du prototype nous empêchait de bien appréhender l’impact produit par des sauts sur la membrane du trampoline. C’est pourquoi nous avons construit un nouveau prototype à l’échelle 1:3, mesurant 10 mètres de diamètre, nous permettant de tester la navigabilité du projet mais également le comportement du trampoline en situation réelle. Une piscine ne suffisait plus, nous l’avons donc installé sur le lac de Banyoles.

    Les essais sur l’eau, avec plusieurs personnes sautant en même temps sur le trampoline, ont été un succès. Après cette expérience, nous brûlions d’envie de réaliser le projet à l’échelle réelle, soit 30 mètres de diamètre. Mais il nous fallait aussi exploiter les essais pour améliorer notre méthode. Principalement le patronage, car je voulais parvenir à définir plus efficacement ce type de structure tubulaire. Et justement, un nouveau projet nous en a donné l’opportunité !

    Peace Pavilion

    Le Peace Pavilion est un projet de plus petite envergure, avec une responsabilité civile moindre, mais avec une exécution plus compliquée. Sa beauté réside dans les différents points de vue qu’offrent les ondulations de l’anneau, une structure 3D assez complexe. Grâce à l’expérience du Bouncing Bridge, nous n’avions plus besoin de faire de prototype, mais nous savions que la difficulté résidait dans la construction du tube, ou plus précisément dans la mise au point du patron. Les courbes étaient plus complexes que celles de la bouée du pont. La création du patron de façon manuelle en utilisant WinTess, comme nous l’avions fait pour le pont, aurait été trop laborieuse étant donné le nombre de pièces de la structure. Chaque changement nous aurait obligés à tout redessiner. J’ai donc créé un nouveau module pour le logiciel, permettant de définir des tubes 3D et d’en réaliser automatiquement le patronage. La tâche fut longue, mais le résultat spectaculaire : nous pouvions créer différents patrons pour ce type de tube en quelques secondes ! Ainsi nous pouvions adapter la forme des pièces pour optimiser la quantité de matière et pour définir précisément les courbes de l’objet final. Contrairement au pont, la structure du pavillon ne supporte pas de charges dynamiques importantes, mais une simple couverture dont l’étanchéité et la transparence sont les seules exigences. Cependant, ce n’est pas facile de concevoir la couverture d’une structure en trois dimensions. Cela nécessite un logiciel de modélisation paramétrique structurelle et non géométrique. Nous avons donc pu utiliser WinTess. Le résultat a été à la hauteur de nos attentes : les images parlent d’elles-mêmes.

    Et après ?

    Pour le Peace Pavilion, le prochain défi serait de concevoir un objet permanent. Pour un événement éphémère, nous pouvons négliger les effets de la neige et du vent, les caractéristiques du terrain ou la pérennité du projet. Mais si nous envisageons un objet permanent, toutes ces considérations deviendront primordiales. Nous attendons l’occasion de prouver que c’est possible. Dans le cas du Bouncing Bridge, nous n’avons pas encore réalisé le projet imaginé par AZC composé de trois bouées de 30 mètres de diamètre chacune. De même, si le projet devait être permanent ou semi-permanent, les difficultés structurelles seraient plus grandes et il nous faudrait étudier les implications des différents lieux d’installation – rivière calme ou agitée, lac ou canal. Cependant, je suis certain que nous pouvons concevoir ce pont trampoline avec succès.