• Association l’Entorse
    par Julien Carrel

    Julien Carrel, président de l'association l'Entorse explique le processus à l'origine de la collaboration avec AZC dans le cadre de la proposition Water Invaders.

    Water Invaders à la piscine Roger Salengro.

    Avec Hermann Lugan, nous avons cofondé l’association l’Entorse en 2006 à Lille, avec l’objectif de construire des passerelles entre monde de l’art et monde du sport, deux domaines dont les usages et les publics sont encore trop souvent cloisonnés. À travers son festival biennal, l’Entorse réunit près de 30 000 personnes dans une quarantaine de communes partenaires en métropole lilloise et en région Nord-Pas-de-Calais, autour d’expositions, de spectacles et de projets participatifs consacrés aux sports et à leurs imaginaires.

    AZC nous a proposé Water Invaders fin 2012 dans le cadre de notre appel à projets, pour l’édition 2014 de notre festival.

    La proposition s’accompagnait de plusieurs scénarios d’implantation possibles, dans des espaces naturels aquatiques de la métropole lilloise ou dans la piscine Salengro de Bruay-la- Buissière, l’une des plus belles piscines découvertes Art déco encore en activité en France. Ces différents scénarios s’inscrivaient avec cohérence et dans une certaine pertinence vis-à-vis des stratégies des collectivités locales pour la valorisation patrimoniale ou de loisir de ce type d’espaces aquatiques.

    La pièce Water Invaders nous séduit car, à l’instar du projet de l’Entorse, qui consiste à rassembler publics sportifs et artistiques, elle réunit des qualités et des fonctions apparemment contradictoires, ou tout du moins disjointes : l’efficacité visuelle et l’usage ludico-sportif, la monumentalité et la simplicité, la familiarité des références– les Space Invaders, le trampoline – et l’originalité de leur traitement.

    Cette pièce nous rappelle combien les espaces aquatiques naturels ou les piscines sont des terrains de jeu féconds et inspirants en matière d’esthétique relationnelle et participative pour le design, les arts plastiques et l’architecture d’aujourd’hui.

    Parmi bien d’autres, on peut songer aux variations sur voiles d’Optimist par Daniel Buren et Pauline Fondevila, la performance de construction et de navigation d’un bateau en papier géant par Franck Bölter ou l’installation Les Thermes, du collectif l’Amicale de Production. Peut-être est-ce parce que les jeux et les sports aquatiques sont, dès l’enfance, des expériences de vie particulièrement joyeuses et intenses, produisant des images et des émotions puissantes?

    Mobilisant à la fois la nostalgie d’un jeu vidéo mythique et la joie enfantine de rebondir sur un trampoline pour se jeter à l’eau, Water Invaders est une sorte de madeleine de Proust en maillot de bain.

    Nous gardons comme perspective de rassembler bientôt à Lille et dans sa région les partenaires prêts à se jeter à l‘eau, pour réunir les conditions de la production et de la mise en œuvre de cette installation.

  • La créativité technique
    par Anton Miserachs et Pilar Navarro

    TP Architectura i Construccio Tèxtil est une entreprise qui explore depuis une trentaine d'année les possibilités techniques des architectures gonflables et textiles. Entreprises à l'origine de la fabrication des projets gonflables AZC, ils nous racontent leurs évolutions et leurs refus des projets standardisés au profit d'une "créativité technique".

    prototype de pont gonflable - module de base

    TP Arquitectura i Construcció Tèxtil est une entreprise familiale spécialisée dans le domaine des constructions textiles fondée il y a trente ans en Catalogne par Anton Miserachs et Pilar Navarro. Notre souhait a toujours été d’offrir un service sur mesure.

    Nous sommes sans cesse à la recherche de nouveaux matériaux et de techniques innovantes. Ainsi, nous pouvons respecter les dessins des architectes et des designers tout en leur proposant des améliorations techniques. Depuis le début, nous sommes en relation avec le professeur Ramon Sastre, docteur en architecture, et l’Université polytechnique de Catalogne. Nous avons ainsi profité du premier logiciel de calcul des surfaces tendues et pneumatiques WinTess, créé par Ramon Sastre. Au fil des améliorations, il nous a impliqués dans toutes les étapes de développement du logiciel. D’un processus totalement manuel, WinTess est devenu un véritable outil de conception et de construction (CAD/CAM) au service de notre savoir-faire. Grâce à l’expérience, aux améliorations techniques et à un personnel de plus en plus qualifié, nous avons pu diversifier notre activité.

    Rejoints par certains de nos enfants, nous avons développé, depuis 2009, une série de solutions destinées aux énergies renouvelables et plus précisément au secteur du biogaz sous la marque Upbiogas. Une fois de plus, nous avons su innover et, en collaboration avec l’Université polytechnique et Ramon Sastre, nous avons créé le premier logiciel de calcul au monde permettant la conception de toitures pour digesteurs de biogaz. Nous avons pu réduire les risques en rationnalisant le calcul et le dimensionnement de tous les éléments pour le développement des toitures double ou simple membrane pour digesteurs.

    Nous avons développé un logiciel complet indiquant les efforts, les ancrages, les mètres cubes stockables, la pression des gaz et réalisant même le patronage selon la géométrie des toitures. Au cours de notre développement, nos recherches se sont particulièrement portées sur le contrôle de la consommation des équipements de pression.

    Nous avons éliminé toutes les coutures au profit de la soudure haute fréquence, souvent double. Un système de test en cours de fabrication nous permet de vérifier la résistance et l’étanchéité avant l’installation des toitures. Ce procédé nous permet de renforcer la résistance et la pérennité des soudures, mais surtout de contrôler la pression interne, puisqu’il n’y a plus de fuites dues aux trous de la couture. On réalise donc des structures pneumatiques pratiquement étanches, avec contrôle de la pression ; les suppresseurs fonctionnent seulement lorsque cela est nécessaire. Ainsi, le volume d’air intérieur n’est pas affecté par les charges et tensions extérieures, ce qui est essentiel pour la résistance aux vents ou à la neige. Le contrôle de tous les paramètres nous permet de définir avec précision les coefficients et les limites de résistance et d’établir un protocole de sécurité. Nous travaillons avec des tissus 100 % recyclables, même en fin de vie. Depuis la mise en place du system Texyloop, même les pièces les plus petites sont intégrées dans la chaîne recyclage. Ce qui nous pousse, chez TP Arquitectura i Construcció Tèxtil, c’est la création d’installations uniques, durables et sûres, fruits d’une longue expérience.

    Bouncing Bridge

    Nous avons découvert un jour grâce aux réseaux sociaux des images du Bouncing Bridge. Le projet d’AZC nous a tellement impressionnés que nous avons tout naturellement cherché les auteurs pour les féliciter et pour leur proposer notre collaboration. Ce n’est pas courant que des personnes étrangères au domaine des constructions textiles conçoivent un projet si singulier par sa forme et déjà pratiquement réalisable en l’état ! La réponse d’AZC a été immédiate, et nous avons rapidement réalisé la première maquette 1:10 pour pouvoir expérimenter les réactions de la structure gonflable et de la maille du trampoline. Une seconde maquette à l’échelle 1:3, réalisée grâce à des modifications du logiciel de calcul et de patronage WinTess, a confirmé la viabilité technique du projet. Depuis la première image que nous avions vue du Bouncing Bridge, nous avions la certitude que le projet était réalisable. Il restait beaucoup de travail et beaucoup de problèmes techniques à résoudre, mais le dessin était cohérent avec les matériaux à mettre en oeuvre, c’était le plus important. Grâce à cette aventure, nous avons rencontré des architectes avec qui, par leur expérience et leur professionnalisme, nous partageons la même façon de vivre et de ressentir les projets. Ils laissent s’exprimer l’enfant qui est en eux. C’est très émouvant, et cela leur permet d’écouter leurs rêves les plus fous, comme construire un pont sur lequel on peut rebondir. Un pont trampoline ? Pourquoi pas !

    Peace Pavilion

    Le Peace Pavilion a bénéficié des essais du Bouncing Bridge. Nous connaissions déjà les compétences de chaque participant au projet. Ainsi, un vrai dialogue a pu s’établir : les dessins étaient mis au point en même temps que l’équipe technique modifiait et vérifiait le design. Cette fois, nous savions que nous ne pourrions pas réaliser d’essais. L’usage du logiciel de calcul et de patronage WinTess a été très utile pour concevoir le projet. Sur la base de l’expérience du Bouncing Bridge, Ramon Sastre a développé les possibilités du logiciel en fonction des besoins. Malgré son apparente simplicité, le Peace Pavilion demandait une grande rigueur, car la beauté de sa forme réside dans la variation infinie des points de vue. On ne sait si on a réussi une structure gonflable qu’une fois celle-ci gonflée. Pendant le processus, on ne voit qu’un amas de toile. Une fois le design défini, nous devons être très minutieux dans l’ordre et toutes les étapes du processus de fabrication. La toiture du Peace Pavilion, d’une surface de 49,8 m2, a été réalisée avec 132 pièces. C’était un vrai défi de calculer cette toiture en PVC précontraint. La complexité de la forme nous imposait une précision au millimètre pour éviter toute présence de plis. Grâce à la performance du logiciel de patronage, aux découpes très précises obtenues par commandes numériques et à la qualité des soudures, nous avons obtenu les dimensions parfaites. En architecture textile, le PVC précontraint de la toiture respecte normalement un écart de 0,5 %. C’est-à-dire que la toiture doit être 0,5 % plus petite que la structure, pour qu’elle ait la bonne dimension avec la tension nécessaire. Malheureusement, avec la pression que nous voulions pour la structure, le diamètre du tube grossissait de 1 %, et nous avons dû modifier les dimensions de la toiture. À partir des dimensions finales, nous avons fait plusieurs essais de charge pour vérifier la rigidité et définir la couverture en textile précontraint. Le Peace Pavillon est comme un bijou. Son dessin très beau et très simple, d’une grande fragilité, demandait une technologie de pointe mais également un savoir-faire issu de nombreuses années d’expérience.

    Flower Pavilion

    Le Bouncing Bridge et le Peace Pavilion sont des objets d’un seul tenant. Pour leur fabrication, nous assemblons différentes pièces, mais une fois construits, c’est un élément unique – le tube gonflable – qui devient tour à tour horizontal et vertical, paroi et toiture. L’unicité et l’apparente simplicité de l’objet rendent ces projets très séduisants. Le Flower Pavillon est un projet plus architectural. Il s’inspire d’un élément naturel, une fleur, à qui il faut donner une réalité matérielle tout en voulant garder l’ambiance d’un abri végétal. Nous devions concevoir un projet stable, aisément démontable et transportable. Pour convaincre le client de sa faisabilité, nous avons décidé de réaliser un prototype. La complexité résidait d’une part dans l’assemblage des poteaux verticaux avec la toiture horizontale, chacun ayant un fonctionnement différent en termes de forces, et d’autre part dans la définition des structures métalliques encerclant les modules gonflables de la toiture. Les structures arrondies, telles que les pétales de la toiture du pavillon, demandent une grande précision, car les forces de déformation sont plus complexes. À cela, il fallait ajouter les effets de la pression de l’air lors du gonflage des pétales, d’autant plus que les conditions climatiques de Berlin nécessitent une pression assez importante. Afin de pouvoir assembler les différents pétales et prévoir l’évacuation de l’eau, nous devions minimiser les déformations. Même si la forme des pétales en elle-même est assez favorable pour travailler en compression, nous avions tout de même prévu un cerclage épais pour obtenir la plus faible déformation. Lorsque nous avons gonflé les différents pétales, les forces étaient incroyables, et nous avons dû renforcer les pièces métalliques d’union entre les encadrements car elles se déformaient de quelques millimètres de plus que prévu.

    Après différents réglages entre la pression et l’épaisseur des cadres, nous sommes parvenus à mettre au point cette toiture. Ajouté à la réussite technique, le prototype a suscité un enthousiasme immédiat. Lors des essais effectués près de notre entreprise, des enfants du village voisin, intrigués par cette fleur, nous ont rapidement rejoints. Nous avons alors profité de leur énergie pour vérifier la solidité du pavillon en les faisant rebondir sur la toiture gonflable. Un ami ingénieur, enseignant en agronomie, à l’institut la Garrotxa d’Olot, voulait quant à lui utiliser le projet pour le festival Temps de flors, qui tous les ans remplit de fleurs la ville de Gérone.

  • Le bonheur comme programme
    par Ségolène Pérennes-Poncet

    Conversation avec Irina Cristea et Grégoire Zündel autours de la thématique : Le Bonheur comme programme. Propos recueillis par Ségolène Pérennes-Poncet à l'occasion de la préface du livre "Time for Play : Why Architecture Should Take Happiness Seriously".

    Ce livre, Time for Play, est le premier d'une suite à paraître. À quoi ce titre fait-il référence?

    IC : Notre agence est engagée dans des projets de toutes tailles qui impliquent chacun des temps d’élaboration très différents. Chaque étape et chaque processus de conception sont déterminés par le temps qui leur est consacré, des premières intentions au chantier. Certains projets se réalisent très vite, dans une énergie concentrée, alors que d’autres sont de véritables marathons.

    GZ : Chaque projet connait son propre cheminement. Avec les stations de métro que nous concevons pour l’extension de la ligne 14 à Paris ou pour la ligne B du métro de Rennes, nous découvrons une temporalité toute différente. Ce sont des projets planifiés très en amont, dont les contraintes techniques et urbaines impactent fortement la conception ; les circuits de décision sont complexes et donc beaucoup plus longs. Les projets temporaires engendrent au contraire une façon de travailler extrêmement rapide et dense. Il y a très peu de temps entre l’idée et la réalisation. Les études et la construction du Peace Pavilion ont duré six semaines avant l’installation dans le Museum’s Garden, à Londres.

    I.C. : Penser les projets en fonction du temps c’est motivant si vous voulez répondre à un besoin dans un temps restreint, pour activer ou révéler un lieu sans la contrainte d’un processus de construction important et avec l’avantage de la réversibilité. On peut travailler avec des petits budgets et de la réactivité pour satisfaire des attentes immédiates.

    G.Z. : Il y a aussi la question d’obsolescence, une notion qui est souvent mal abordée dans la demande de «durabilité». Même si nous aspirons tous à concevoir une architecture intemporelle, les bâtiments comme les espaces publics devront affronter divers changements car personne ne peut prévoir l’avenir. Les temporaires permettent de tester ce qui peut être fait éventuellement.

    Dans ce premier livre, vous présentez donc les projets conçus dans des temps restreints, soit parce qu’ils répondent à des usages éphémères et ludiques, soit parce qu’il s’agit de concours d’idées. En quoi sont-ils spécifiques et en quoi représentent-ils votre travail ?

    I.C. : Ce sont des instantanés, des opportunités qui nous permettent d’avoir chaque fois un regard différent. Alors qu’un bâtiment prend en compte le long terme, les structures temporaires se situent exclusivement dans le présent. Les questions que posent ces projets sont essentiellement liées à leur appropriation immédiate par le public. Nous aimons nous dire au commencement d’un projet : let’s do something extraodinary ! Par exemple, pour le Flower Pavilion, il s’agissait de concevoir des pavillons temporaires d’expositions pour une foire internationale du jardin à Berlin. L’idée était de capter l’attention des gens, de révéler le parc de l’exposition et donner un sentiment d’apaisement. L’image de la fleur communique tellement de légèreté et de joie que nous ne pouvions pas nous contraindre à faire autre chose. Nous voulions émerveiller instantanément, presque naïvement, avec des moyens très simples.

    G.Z. : Des petites idées toutes simples et très légères qui n’existent que par elles-mêmes, peuvent aussi tout remettre en question. Ce qui est ressorti avec le pont trampoline, c’est justement un exemple. C’est cet exercice de détachement par rapport à l’idée attendue d’un pont qui nous a permis de proposer une autre fonction de construire, un usage inattendu. Il faut sortir du cadre pour trouver de nouvelles voies.

    I.C. : Les projets comme ceux présentés dans le livre nous donnent l'occasion de changer les règles. C’est une façon de déceler des endroits où les choses peuvent être modifiées. Il s’agit de trouver d’autres réponses pour ouvrir le champ des possibles.

    Peut-on dire alors que ces projets représentent votre terrain d’expérimentation ?

    I.C. : Oui, une expérimentation de la pensée, un élargissement du spectre : pouvoir penser librement.

    G.Z. : Les petits projets sont de grandes occasions ! Principalement à cause de la durée et de l’échelle : l’échelle est petite, les matières mises en œuvre sont peu nombreuses, le nombre de programmes et les fonctionnalités sont restreints, alors qu’un bâtiment classique superpose un grand nombre de registres.

    I.C. : Et de contraintes !

    G.Z. : Pour chaque registre, il faut trouver une réponse. Même les aspects fonctionnels ou réglementaires demandent de l’imagination. A la fin, il y a dix, vingt ou trente idées qui se superposent et qui nécessitent une cohérence. Ces moments d’exploration sont des entraînements à la production d’idées, comme pour un sportif qui, lors de sa préparation, pratique des exercices plus intenses. Avec l’échelle vient la multiplication du nombre de questions auxquelles il faut une réponse, une idée. Par exemple, pour les projets de métro, il y a un vrai millefeuille de demandes, dans des registres très variés, et nous devons avoir autant d’idées, parfois simples, parfois fonctionnelles, parfois très pragmatiques, mais qu’il y ait absolument une idée, une logique, une cohérence. Un projet est une combinaison de cohérences.

    I.C. : Elaborer un projet nous mène à la fois à poser des questions et à trouver des réponses.

    Réinterroger le programme, changer les règles, est-ce aussi une réaction face à la multiplication des normes et des contraintes avec lesquelles vous devez composer ?

    G.Z. : Avec une très forte croissance de la population mondiale qui dépasse aujourd'hui les sept milliards d'individus, dont la moitié dans les villes, nous faisons notre métier dans un moment unique de l'histoire. Tout s’accélère de façon exponentielle, la technique, les possibilités et les exigences qui sont liées. Face à cela, les normes tentent de résoudre certains problèmes, elles ont leurs raisons, mais elles sont souvent un peu grossières. Elles répondent maladroitement à de bonnes questions ou à l’inverse elles répondent trop vite à des questions mal posées. Cela pose essentiellement un problème de digestion car il y a beaucoup de choses à assimiler. Pour l’instant ça crée parfois des choses bizarres, mais si on fixe des objectifs plus ambitieux en matière de qualité de vie, de préservation des ressources et d’environnement, il faut que toute la chaîne suive, les architectes, mais aussi les industriels, les ingénieurs, les façons de penser la ville ou les politiques.

    I.C. : Construire est devenu une activité complexe qui demande de s’interroger sur le rôle de l’architecte.

    G.Z. : Quand nous disons que nous remettons en question les programmes, ce n’est pas pour notre simple plaisir, mais souvent c’est nécessaire de retrouver la cohérence.

    Le détachement que vous évoquez n’est pas seulement par rapport aux normes de l’architecture, il semble plus global. Par exemple, vous citez peu de références architecturales ou artistiques, vous ne mettez pas vos projets en lien avec les utopies du XXe siècle.

    G.Z. : Ce que nous permettent justement de tels projets, c’est de les aborder sans a priori. Bien sûr, nous avons notre expérience et notre culture, mais nous voulons rester spontanés.

    I.C. : Ces sont des juxtapositions d’idées. Un peu comme un bricolage pour voir ce que cela donne.

    G.Z. : Ne plus rien se fixer comme étant impossible par définition, étudier toutes les solutions avec la même application : ces projets, parce qu’ils sont issus de concours d’idées ou parce qu’ils sont temporaires, sont une bonne façon de pousser l’exercice au maximum.

    I.C. : Nous voulons, sans a priori, prendre au sérieux des idées liées à l’émotion ou à l’expérience que l’on fait d’un lieu. Pour certaines d’entre elles, ce sont nos enfants qui nous ont guidés. Le carrousel de West Kowloon Arts Pavilion et le roller Coaster de Battersea sont des transcriptions au premier degré de nos expériences en famille au musée.

    Comment transposez-vous cette façon de travailler dans vos projets de bâtiments ?

    I.C. : Il y a un terrain d’expérimentation pour les choses de la vie, un côté marginal et non institutionnel, qui engage les sens, l’intuition. L’optimisme et la joie sont plus visibles quand il y a de la légèreté.

    G.Z. : L'évolution est un processus itératif dans lequel il y a parfois des « bugs » qui peuvent s’avérer plus performants et qui vont pouvoir se répéter à leur tour. C’est vrai également pour l’architecture, pour l’évolution des idées. Nous voulons contribuer à la fabrication d’incidents, d’erreurs, pour que progressivement il en résulte de nouvelles opportunités.

    I.C. : Ces projets montrent, en effet, notre capacité à avoir un regard à 360 degrés, à pouvoir aborder des questions que les programmes n’expriment pas. Le bonheur, l’euphorie, les sensations fortes. Ou comment faire pour créer du lien, se rencontrer, s’amuser ensemble, rendre le quotidien moins pénible.

    Comment est né justement le pont trampoline, à partir de quels questionnements ?

    I.C. : L’énonciation du concours était assez légère, il n’y avait pas vraiment de programme, ni de site. Mais un pont, c’est une affaire sérieuse, d’ingénieurs. Son implantation demande des études approfondies, des travaux sur les rives, des modifications des flux. Nous avons envisagé une autre échelle de projet, une autre temporalité, un autre budget, d’autres matériaux, un autre impact urbain.

    G.Z. : Nous avons pris le contrepied de ce qui était attendu en réinterrogeant tout. Nous n’avons pas senti le besoin d’un franchissement supplémentaire à Paris pour connecter les rives. Donc notre première interrogation fut : un pont, pour quoi faire ?

    I.C. : Ce fut pour nous l’occasion d’une réflexion plus large sur la ville, vivre à Paris, etc. Nous nous sommes intéressés aux grands rendez-vous urbains tels que la Nuit blanche ou Paris Plage, à la nécessité d’investir des lieux rapidement, avec de moyens modérés. C’est la première fois que nous envisagions une architecture éphémère, et ça nous a ouvert les yeux sur de nombreuses possibilités.

    G.Z. : Une architecture éphémère et ludique ! Nous avons voulu concevoir un projet qui soit destiné au plaisir.

    I.C. : Le dicton dit « le bonheur est dans le pré ». Sous-entendu, la condition de l’humain, surtout de l’enfant, est contrainte dans une ville dédiée au shopping et à la perte de l’identité. Que la ville permette du vrai bonheur, du relâchement et de l’insouciance, c’est ce que nous voulons essayer de faire.

    G.Z. : À l’époque du concours, la faisabilité était seulement intuitive. Nous voulions interroger les poncifs : l’usage et la structure. Nous avions commencé à nous renseigner auprès d’ingénieurs et de sociétés de pneumatiques, mais sans succès. Puis Anton et Adrià Miserachs de TP Arquitectura, spécialiste des structures tendues et gonflables, nous ont contactés pour nous proposer de construire le pont. Ils travaillent avec Ramon Sastre, architecte enseignant à l’école Polytechnique de Barcelone et développent depuis vingt ans un programme consacré aux structures textiles. TP et Ramon Sastre forment la combinaison idéale qui nous a permis de démontrer la faisabilité du projet !

    Qu’est-ce que le travail du gonflable a modifié dans votre approche ?

    I.C. : Dans nos projets, nous ne partons pas avec une idée préconçue. Nous n’avions jamais pensé travailler avec le gonflable, il s’est imposé comme solution car nous voulions franchir la Seine sur 90 mètres, sans modifier les berges, sans fondations en béton, en proposant un projet à l’échelle 1/1 et peu cher.

    G.Z. : Les questions du pont sont propres au pont, mais elles nous ont fait découvrir de nouvelles façons de faire, et surtout des partenaires. Avec TP et Ramon Sastre, parce qu’ils connaissent très bien leur domaine, nous avions un lien direct entre l’idée et la réalisation. Pour le Peace Pavilion, il fallait participer au concours avec une entreprise, c’était donc l’occasion rêvée d’explorer le gonflable. Surtout que nous avions découvert non seulement ce matériau, mais les compétences d’ingénierie et de réalisation qui l’accompagnent. C’est une expérience riche pour des architectes d’avoir un lien si immédiat entre la conception et la réalisation.

    I.C. : Il est important de ressentir le même enthousiasme et la même passion pour le projet. Anton et Adrià, aiment repousser les limites de l’impossible.

    Dans le livre, vous proposez, non sans humour, d’installer vos projets temporaires dans différents lieux du monde. Quel message voulez-vous passer ?

    G.Z. : Le Pont Trampoline a rencontré un énorme succès, notamment via internet et les réseaux sociaux. En parallèle, nous avons reçu plusieurs dizaines de demandes, plus ou moins sérieuses, de collectivités, de sociétés privées ou de parcs d’attraction souhaitant installer le pont partout dans le monde. Ils nous demandaient très précisément le poids, la taille, le prix de la location, etc.

    I.C. : Le pont, les pavillons ou le projet des Space Invaders sont des installations légères et peu coûteuses qui peuvent circuler librement à travers le monde. C’est une architecture qui attire beaucoup l’attention et l’intérêt des organisateurs d’évènements, des mairies.

    G.Z. : En investissant des espaces publics, l’architecture temporaire crée une nouvelle cartographie. Les lieux sont révélés et prennent de nouveaux sens, permettent de nouveaux usages.

    Les projets proposés pour trois concours, Battersea, Kowloon et Adidas sont d’un type un peu différent. Ils associent au programme attendu une autre proposition d’usage plus insolite, sportive ou ludique, qui fait l’objet d’un réel développement architectural.

    I.C. : Habiter dans la grande ville, prendre les transports, traverser les places, travailler dans les immeubles de bureaux, voilà le quotidien que nous avons tenté de changer dans certains projets qui ne sont pas temporaires. L’énergie que demande la construction, à tous les niveaux, peut concentrer une petite partie à l’attention d’usages plus insolites. La réhabilitation du site industriel de Battersea pose des questions d’échelle et donc de temps et d’effort nécessaires pour parcourir le bâtiment gigantesque afin d’en faire une expérience réjouissante pour tous.

    G.Z. : En proposant un parcours motorisé qui bouleverse les points de vue et le temps de découverte du bâtiment par rapport à la marche, notre proposition est une interprétation du thème de la promenade architecturale.

    I.C. : C’est aussi une façon d’interroger l’attractivité des musées. La culture s’adresse à tous finalement.

    Si le projet pour la centrale électrique désaffectée de Battersea est plus excentrique, celui pour le pavillon d’exposition du West Kowloon Cultural District, est parfaitement réaliste. Nous avons proposé d’entourer le pavillon d’un carrousel de chevaux de bois. La situation du site est fantastique en front de mer et face à la baie de Hong Kong, notre projet devait permettre une vue à 360 degrés sur le site.

    Vous nous expliquez la filiation architecturale, la similitude de démarche de conception entre un projet comme le Bouncing Bridge et vos projets de bâtiments. Cependant, la différence stylistique avec vos réalisations peut être troublante.

    En avez-vous conscience ?

    I.C. : Les villes n’ont pas besoin de se transformer en cabinets de curiosités. Nous préférons les bâtiments bien construits, efficaces, pragmatiques et qui créent un cadre dans lequel peuvent venir s’exprimer des projets inattendus, temporaires ou plus pérennes. On aime beaucoup laisser des espaces de liberté, un petit degré d’inachèvement. Nous trouvons plus intéressant, par exemple, d’installer un pavillon gonflable dans la cour d’un immeuble d’apparence très minimal. L’architecture se doit de permette les rencontres, les superpositions inattendues...

    G.Z. : Le projet de bureaux pour le siège social d’Adidas en est une parfaite illustration. Les bâtiments de bureaux à proprement parler sont des structurés répétitives. Nous nous sommes inspirés des bâtiments industriels, qui créent des espaces lumineux et très flexibles dans leur utilisation. Mais le sujet était aussi d’attirer les esprits les plus talentueux et les plus créatifs du monde entier sur le campus Adidas, situé loin d’une métropole. Et nous avons donc imaginé cette rampe au cœur du projet, avec un skatepark et des trampolines, par exemple, qui créent une séquence spatiale très surprenante dans l’utilisation du bâtiment.

    Il s’agit de trois propositions non réalisées, des projets vont-ils accueillir bientôt ce type d’installation ?

    I.C. : Nous avons réalisé le siège social de la société Louis Dreyfus Armateurs, à Suresnes, sur les bords de Seine. Une réhabilitation d’immeuble de la fin des années ‘80. Dans l’atrium, nous avons conçu une énorme rampe qui, en plus d’inviter à parcourir l’espace central en marchant, crée un élément spectaculaire au sein du projet.

    Elle incite à moins utiliser les ascenseurs, à se parler entre collègues, à découvrir autrement le lieu, à prendre son temps. Toujours une question de temps !